Roman de bataille #1

Roman de bataille #1

Actualités mondiales & françaises


Au moins une fois par semaine durant 2-4 heures, depuis plusieurs décennies, je mène une simulation de stratégie, essentiellement des reconstitutions de batailles de la Seconde Guerre Mondiale, parfois des batailles inventées, à thème, d'une difficulté variable. La moitié sont prévues pour être des défaites. Quant aux victoires, elles sont difficiles. L'objectif est de faire le mieux possible.

Une passion.

Cette bataille-ci, courte, était conçue pour être perdue.


Les passages en gras sont importants.


Commandant expérimenté à la tête d'un bataillon d'environ 800 hommes, dont la moitié de conscrits fraîchement sortis de l'entraînement, le QG me demande de m'établir dans un village au milieu d'une clairière entourée d'une immense forêt et d'y tenir la position. L'ennemi est signalé à plusieurs kilomètres au nord-est.

Entre le village et la forêt, à peine 200 mètres. Tout semble calme par cette fin de journée hivernale. Machinalement, je dispose mes hommes, j'ordonne la création de quelques tranchées autour du village, à 50-100 mètres. Je positionne mes rares pièces anti-chars en retrait sur des axes d'approche stratégiques, avec possibilité de se repositionner en fonction du besoin. Les servants ont ordre de ne tirer qu'à coups sûrs, uniquement sur les blindés les plus coriaces. Economiser les munitions, toujours, par principe, sauf contre-ordre en cours de bataille. Les véhicules d'accompagnement seront engagés par l'infanterie. Les gars au contact, dans les tranchées avancées, ont ordre de n'ouvrir le feu qu'en ultime nécessité pour leur propre survie. Ces positions avancées sont mes yeux, elles doivent me permettre d'adapter la position de la défense, anti-char et anti-personnelle, au besoin.

La nuit tombe, les bleusailles sont inquiètes. Je ne compte pas dessus. Ces types me serviront de chaire à canon, je ne peux en faire rien d'autre. Impossible de les transformer en guerriers expérimentés en quelques instants. Au premier coup dur, ces jeunes fuiront.

Je fais le tour de mes positions, j'améliore quelques détails. Je donne les grandes lignes à suivre aux officiers, mais aussi à certains sous-officiers que je rencontre. Surtout, aux hommes expérimentés qui comptent le plus à mes yeux : ceux des tranchées éloignées ; les servants des rares canons AT, qui sont d'une importance vitale et qui doivent absolument se repositionner, sans réfléchir, là où je leur ai indiqué, dès l'envoi du signal correspondant ; les servants de mes mitrailleuses qui doivent appuyer les tranchées dès les premiers corps à corps. Ouvrir le feu trop tôt nous fera perdre l'effet de surprise et l'initiative.

Confiant, je demande à ce qu'on me réveille au moindre indice d'un ennemi.

Milieu de nuit, on me tire d'un sommeil léger. Des bruits de véhicules, des blindés, tout autour du village. Nous sommes cernés. Des cris dans la nuit. Des aboiements. Panique dans nos rangs. Pourtant, aucun signe visuel de l'ennemi, aucun combat. Les bruits s'intensifient, à l'ouest, à l'est, ou bien au nord, peut-être au sud. Difficile à dire, la forêt et l'obscurité nous trompent et amplifient nos craintes. Les bleusailles craquent les unes après les autres. Les types se lèvent par dizaines et courent comme des fous. Effet domino. Les positions sont fragilisées. Inutile de discuter avec des fous. Les anciens sont habitués, ils tiennent et ont confiance en leurs chefs. J'ordonne un état des lieux de la situation. La moitié de nos effectifs a déserté. C'est beaucoup. Prévisible, mais cela porte un coup sérieux. J'ordonne de suivre le plan. La situation n'a pas changé, nous tiendrons de la même manière, avec moins d'Hommes, certes. Mon plan est le bon, polyvalent, il s'adapte à l'ennemi et à nos pertes. Chacun sait ce qu'il a à faire. C'est important.

Je m'inquiète de l'ennemi : a-t-on une idée de ce à quoi on fait face ? Aucune. Du bruit, partout autour. L'ennemi, sait-il que nous sommes présents ? Connait-il nos faiblesses ? Quel est son nombre ? Sa composition ? Son état d'esprit, son état physique & matériel, ses stocks de munitions, quels blindés nous font face ? Aucune idée. Impossible d'envoyer des éclaireurs à travers la forêt, ils ne verront que peu de choses, ils se perdront, risquent d'être capturés. Nous devons économiser les Hommes.

Le jour approche. Un épais brouillard, maintenant. On distingue mal les tranchées avancées depuis le village. Elles-mêmes ne perçoivent plus la lisière de la forêt. Les gars là bas sont quasiment sûrs d'y passer. Nous ferons tout pour les soutenir. C'est un "jeu" d'équipe. Chacun est essentiel pour l'autre.

Je confirme le plan prévu. Nous attendons. Dans le PC, les officiers sont tendus. Je dissipe l'anxiété : gardons notre sang froid, ce n'est que du bruit, nous sommes encore en vie, il n'y a aucun combat, tout va bien. Le combat semble inéluctable. Mais nous sommes prêts à affronter un ennemi d'égal à égal, voire légèrement supérieur. Voire bien supérieur. D'expérience, cela arrive. S'il souffre de problèmes divers et variés, s'il manque de motivation. Car nous ne reculerons pas facilement. Pas avant 70 % de pertes, voire 80. Et lui-même peut mal connaître nos effectifs. Même renseignés par les déserteurs. L'illusion donnée par notre défense tenace pourra le faire douter. Guerre psychologique.

A l'ouest, un blindé est signalé. Ou peut-être pas. S'agit-il de l'imagination d'un de nos gars ? Le bruit semble toutefois plus intense de ce côté. Je repositionne un canon AT. Quelques minutes passent. Un Stug est signalé. Il approche, franchit la première ligne de tranchées. Il est suivi d'un PzIII. La tension monte. On n'ouvre pas le feu. De face, nos faibles pièces AT n'ont aucune chance de percer le blindage, chacun le sait. Longue attente : quelques secondes passent. L'ennemi s'immobilise. L'infanterie ennemie talonne les blindés. Ailleurs, toujours du bruit, aucune trace visible de l'adversaire. On attend.

Puis, tout se déchaîne subitement, à l'ouest. Les blindés ouvrent le feu avec leur pièce de 50 et de 75, des traçantes partent de la bouche des mitrailleuses du Pz3 et des MG de l'infanterie sur nos positions, l'ennemi reprend sa progression. Le brouillard est notre allié. Leurs tirs ne nous impressionnent pas. Nous sommes protégés dans nos tranchées et dans quelques solides maisons. Probablement ne nous voient-ils même pas. Nous retenons nos tirs le plus possible pour ne pas signaler la présence de l'ensemble de notre dispositif. Les blindés doivent manœuvrer. C'est le moment attendu par les servants de nos canons AT. Le second canon s'étant déplacé sur le flanc ouest pour appuyer le premier. Le Stug brûle. Le PzIII accélère, traverse le village sans pouvoir être engagé, déborde sur le nord-est et disparaît dans le brouillard, en direction de la forêt.

Durant ce temps, nos gars ont engagé l'infanterie, les tranchées à l'ouest encaissent durement l'assaut, les mitrailleuses soutiennent, mais sont progressivement réduites au silence. Avec parcimonie, j'ordonne aux deux pièces AT de tirer quelques HE dans la direction de la masse humaine qui nous assaille, pour faire illusion.

Un blindé est signalé à l'Est. Est-ce celui de tout à l'heure, un autre ? Il disparaît de nouveau, laissant place à l'infanterie. Le combat commence de ce côté-ci. L'ennemi s'infiltre dans le village. J'envoie la moitié de mes troupes situées au sud en renfort. Les combats sont acharnés. Je concède encore un quart des troupes du sud dans ce qui devient une contre-attaque. Les maisons sont reprises une à une. A l'ouest, l'ennemi se replie. Finalement, le calme s'installe. J'ordonne de reprendre les positions d'origine, pour nous préparer à une seconde attaque ennemie. Le plan reste inchangé. Nous aurons perdu 65 % de nos troupes, un canon AT sur les trois que nous possédions est détruit, un autre a perdu 3 de ses 4 servants. Il reste 20 % de munitions aux fantassins. Nous sommes prêts.

L'ennemi n'attaquera plus. Il se repliera et nous le contre-attaquerons dans quelques jours, avec l'arrivée de renforts. L'ennemi pouvait l'emporter, il était deux fois plus nombreux et avait encore quelques blindés en réserve, mais il n'a pas osé engager toutes ses troupes et a commis quelques erreurs, quelques hésitations.

Mais surtout, c'est le sang froid du défenseur qui a fait la différence.



Nous sommes deux années plus tard, dans une situation nouvelle, à quelques milliers de kilomètres de là. C'est l'attente. Difficile, l'attente. Psychologiquement dure. La ligne de front s'est figée depuis un an et demi. Nous sommes harcelés par ceux d'en face. A bout de nos moyens, nous ne pouvons plus avancer. Alors, nous craignons de reculer. Mais jusqu'ici, la ligne tient. L'adversaire entretient une tension permanente, il sonde nos lignes. Après une période plus calme, de six mois, l'activité ennemie a redoublé d'intensité. Ayant pris un peu de gallons, j'ai carte blanche pour assurer un secteur de quelques dizaines de kilomètres carrés, où une rivière, gelée, nous sépare du camp opposé. J'ai quelques milliers d'hommes sous mon commandement, exténués, avec peu de munitions, un faible soutien d'artillerie, aucun blindé, mais quelques moyens AT (défensifs) et des véhicules de soutien d'infanterie. Hors de question de lancer une offensive localisée, nous avons tout juste de quoi tenir sur place, et le moindre superflu servira à combler les pertes.

Ce jour là, j'entre dans mon PC et je constate une vive altercation. Des officiers craquent. La situation n'a jamais été aussi critique, l'ennemi approche, l'ennemi va attaquer, on le sait, et il faut faire quelque chose. Attaquer immédiatement, le prendre de court. On ne peut pas rester à ne rien faire. Nous serons tous broyés sur place. L'ennemi a installé de puissants haut-parleurs derrière ses lignes, à quelques centaines de mètres, il balance sa propagande toutes les nuits. Il annonce que nous avons peu de temps pour nous rendre en échange de bons traitements. Ou bien nous serons écrasés. Guerre psychologique. Intense.

Je me fâche. Paroles défaitistes, demandes insensées, éprises de folie. Tout le monde ici va se raisonner, va recouvrer ses esprits, va se relaxer. Nous allons attendre d'en apprendre davantage sur l'ennemi, et seulement après, lorsque nous saurons où le combat aura lieu, et ce qui nous fait face, nous établirons un plan que nous déroulerons comme d'habitude. Attaquer maintenant, c'est aller au massacre.

L'ennemi est partout en face de nous, il fait du bruit et nous impressionne. Pourtant, le combat n'a pas encore commencé. La moitié d'entre nous s'est rendue avant même le début des hostilités. Et même si ces déserteurs subissent des désagréments, ils reconnaîtront eux-mêmes qu'aucune autre alternative ne leur était possible : ils devaient se rendre. Jamais ils ne critiqueront l'ennemi, sauf pour le présenter comme trop puissant, invincible et même irrésistible : il promettait la liberté en échange du drapeau blanc.

L'Humain, le vrai, l'animal qu'est l'Humain, est doté d'un esprit compétitif, de guerrier. Il a tenu jusqu'aujourd'hui grâce à cet état d'esprit. Je veux que chacun serre les poings et les dents et se dise : je vaincrai ! Car l'ennemi est comme nous : il donne l'illusion d'être fort, mais il ne l'est peut-être pas tant que ça. Tant que nous ne connaissons pas notre ennemi, préparons-nous à un combat d'égal à égal. C'est là la seule issue. Il n'y a pas d'autre alternative. Il sera temps d'aviser lorsque nous en saurons plus de l'ennemi. Je ne dis pas que l'ennemi est faible, qu'il n'y aura pas de combat ou que nous gagnerons sans effort. L'ennemi est puissant, ordonné, il y aura un combat, il y aura des pertes et nous perdrons peut-être. Mais pour le moment, nous sommes en vie, tout va bien, il y a du bruit, l'ennemi a déjà désigné sa première cible, elle servira d'éclaireur. Les hommes se défendront et qu'ils aient cet unique objectif à l'esprit : embarquer le plus de soldats ennemis possible avec eux. L'objectif ultime, c'est un ratio de pertes ennemis/amis supérieur à 1. Le reste n'est pas votre affaire, c'est la mienne.

L'ennemi a lancé ses premières offensives à d'autres endroits de la ligne de front, nous avons la chance d'être informés, de pouvoir apprendre des erreurs de nos collègues, d'apprendre de leurs succès, de connaître l'ennemi, grâce à eux. C'est une première erreur de sa part : il n'a pas déclenché son offensive de manière généralisée, il avance progressivement. Un an et demi qu'il hésite, cet éléphant. Imaginez, s'il y a deux ans, nous avions eu autant de temps pour nous préparer ! Les décisions se prennent habituellement en quelques secondes, quelques minutes. La moindre erreur est fatale. Ici, l'ennemi est lent, il s'annonce durant plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, car c'est un incapable. Risible. Vous le constatez parfaitement : tout est en ruines chez lui, il court de défaites en défaites. Sachons profiter de sa lenteur.

Néanmoins ! Ne le sous-estimez pas ! Il est dangereux ! Par bêtise ou négligence, ne soyez pas plus bêtes que lui. L'anxiété est une bonne chose. Cela montre que vos défenses cérébrales réagissent. Si vous n'étiez pas anxieux, vous ne prendriez pas la chose sérieusement et ce pitoyable ennemi n'aurait aucun mal pour vous cueillir comme une vulgaire fleure.

Attaquer ? Avec quoi et où ? Se replier ? Qu'espérez-vous ? Que l'ennemi ne vous poursuive pas ? Nous avons un obstacle naturel ici, certes gelé, mais il présente quelques avantages. Vous rendre ? C'est votre conception de la vie, que de vous rendre ? Pourquoi ne pas vous être rendus dès les premières douleurs de votre naissance ? Vous êtes là pour résister et vous allez résister ! Un Être vivant n'abandonne jamais. Car ensuite, c'est le regret éternel.

Attendons, observons, apprenons ce qui nous fait face, puis alors, nous saurons quoi faire. Il est urgent d'attendre. Restons en éveil, mais n'ébauchons pas de plans irraisonnés. Quand cet éléphant montrera son dispositif offensif, nous saurons où et comment se jouer de lui, lancer notre contre-attaque, et le pulvériser. Si nous anticipons trop rapidement, nous serons taillés en pièces, nous romprons l'équilibre à notre désavantage, tout mouvement de troupes nous coincera, nous embourbera dans des positions non propices à la défense, et l'initiative reviendra à l'ennemi, à cet éléphant qui nous écrasera sous ses lourdes pattes peu agiles, et nous serons tombés dans son misérable piège destiné aux faibles d'esprit. Si nous tardons trop, nous serons pris au dépourvu. Observons-le bien pour saisir le moment précis qui nous renseignera sur lui, sa composition, ses intentions. Et seulement alors, nous serons sûrs, seulement alors nous n'hésiterons pas : repli, défense ou offensive, nous choisirons et irons au bout de notre décision. Je vous le dis ici encore, ce n'est pas le bon moment, il est urgent d'attendre jusqu'à entrevoir l'opportunité. Elle se présentera, soyez-en sûrs.


Histoire romancée inspirée d'une simulation de bataille non historique (thématique). Bien sûr, cela doit vous faire réfléchir.

La suite de la seconde histoire, je la connais, bien sûr. Elle correspond à un extrait de la simulation d'une zone d'opérations, une reconstitution historique pour le coup. Nous verrons peut-être plus tard en quoi elle diffère de ce à quoi vous vous attendez !

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