Pourquoi les gens portent-ils des masques durant une épidémie?

Pourquoi les gens portent-ils des masques durant une épidémie?

Christos Lynteris (anthropologue de la médecine)

Les masques anti-épidémies, tels que nous les connaissons aujourd’hui, furent inventés en Chine il y plus d’un siècle, lorsque l’ État Chinois tenta pour la première fois de contenir une épidémie par des moyens bio-médicaux. Quand une épidémie de pneumonie frappe les provinces du Nord-Est de l’Empire Chinois à l’automne 1910, les autorités chinoises rompent avec leur opposition de longue date à la médecine occidentale : ils contactent Wu Lien-Teh (ou Wu Liande), un jeune et talenteux médecin chinois de Malaisie britannique formé à Cambridge, pour diriger les efforts de contention du début de l’épidémie.

Wu Liande dans on laboratoire à Harbin, dans le nord de la Chine, en 1911. (collection des bibliothèques de l'université de Hong Kong)


Peu après son arrivée, le docteur Wu affirma que la contagion ne passait (comme on le pensait alors, tels que pour la peste), pas par les rats, mais par voie aérienne. Cette affirmation, à contre-courant de toutes les autres, s’avéra juste. Wu en fit la preuve en renforçant des masques de chirurgie existants - fabriqué d’un bandage rempli d’une bonne épaisseur coton - pour en faire des masques de protection faciles à enfiler, qu’infirmières et personnels soignants se mirent à porter. Il s’assura également que ces masques étaient portés par les patients et leurs contacts les plus proches, il en distribua aussi plus largement publiquement.


Les collègues européens et japonais de Wu, sur le terrain, étaient sceptiques jusqu’à la mort d’un docteur français qui refusait de porter un masque en consultant ses patients. Les masques bandages de Wu furent rapidement adoptés, très largement. Certains tamponnaient les leurs d’un seau sacré du temple, plus que de simple outils médicaux, les masques devenaient des talismans.


L’épidémie de pneumonie tua presque toutes les personnes qu’elle affectait, parfois dans les 24h après l’apparition des premiers symptômes. Jusqu’à sa diminution en avril 1911, elle tua près de 60 000 personnes, mais les masques de Wu étaient reconnus pour avoir prévenu le désastre.

Photographie de l'équipement de protection du personnel médical pendant l'épidémie de 1911 en Mandchourie (qui désigne alors le nord-est de la Chine) (photographie de l'institut Pasteur/Archives Henri Mollaret)


Les masques n’étaient pas seulement un outil effectif de protection : ils servirent aussi d’excellents outils de communication publique pour affirmer la position de la Chine comme puissance moderne et scientifique. Le Docteur Wu le savait bien. Il s’assura que ses opérations anti-épidémiques soient méticuleusement photographiées, faisant de son masque un emblème des connaissances pionnières de la Chine, en avance sur la médecine de l’Ouest.


Les photos firent sensation à l’international : entre janvier et mars 1911, les journaux du monde entier publièrent des photos des masques du docteur Wu - qui ressemblent beaucoup aux fins masques blancs que nous connaissons aujourd’hui. Pas chers, faciles à produire et à porter, et dans la plupart des cas efficaces, ce fut un triomphe. Quand la grippe espagnole de 1918 frappa, les masques furent immédiatement adoptés.


A l’Ouest, l’usage des masques ne persista pas beaucoup après la seconde guerre mondiale. Mais en Chine, les masques restent des symboles de la modernité médicale et continuent d’être utilisés pour des crises de santé publique. Ils furent notamment utilisés pendant la guerre de Corée, après que Mao Zedong déclara que les États-Unis avait bombardé ce pays devenu communiste avec des armes biologiques. Depuis la fin du 20ème siècle, tant dans la Chine post-Mao que dans le Hong Kong post-colonial (britannique auparavant), les masques ont été utilisés contre la pollution de l’air.

Faisant face à une très forte demande, les travailleurs ont doublé la production de masques dans une usine de Bangkok le mois dernier. (Jonathan Klein/agence france-presse - getty Images)


C’est pendant l’épidémie de SRAS en 2002-2003 que les masques furent adoptés massivement comme protection individuelle anti-virale en Chine et dans toute l’Asie de l’Est. Plus de 90% des habitants de Hong Kong en portèrent pendant l’épidémie de SRAS. Comme en 1911, mais au 21ème siècle, des photographes de foules vétu d’un masques devinrent le symbole de l’épidémie de SRAS à l’échelle mondiale.


En occident, ces images de personnes asiatiques porteurs d’un masques est parfois convoqué comme le symbole d’une différence, d’une altérité. Mais dans l’est asiatique, le fait de porter un masque est interprété comme un geste de soliarité lors d’une épidémie - un moent où la communauté est vulnérable, divisée par la peur et par le partage entre les malades et les autres.

Photographie d'une rue de Hong Kong pendant l'épidémie de SRAS en 2002, 2003. (Christian Keenan/Getty images)


Plusieurs enquêtes sur l’épidémie de SRAS ont montré que le port du masques créé de la proximité et de la confiance face au danger. Le sociologue Peter Baehr disait auparavant (mais cela vaut pour le SRAS aujourd'hui) : " La culture du masque participe du sentiment d'un sort partagé, d'une obligation mutuelle et civique. Cela rassemble des personnes confrontées à un même danger et aident en ce sens à réduire les effets secondaires d'une épidémie : l'anomie, ou la perte de toutes normes et habitudes sociales". Les blagues sur les masques, un héritage du SRAS, sont de retour actuellement en Chine sur les réseaux sociaux. Porter un masque tient du rituel.

Pour comprendre les épidémies et parvenir à les contenir , il ne faut pas simplement les aborder comme des événements biologiques mais les voir plus largement comme des processus sociaux. Les membres d’une communautés ne portent pas seulement des masques pour repousser l’infection. Ils portent des masques pour témoigner qu’ils veulent rester ensemble et tenir avec tous et toutes contre l’infection.


Chrystos Lynteris est un chercheur en anthropologie médicale de l'université de Saint-Andrews, en Écosse.