Pepe the Frog à Hong Kong : tortueuse histoire d’un mème

Pepe the Frog à Hong Kong : tortueuse histoire d’un mème

Hugo Florent
Devenue l’un des emblèmes de l’alt-right américaine sur les forums en ligne, la grenouille se retrouve aujourd’hui, sans aucun rapport, un symbole de la contestation à Hong Kong. Et s’est même invitée à Shanghai lors d’un tournoi majeur de jeu vidéo.

C’est un petit badge en forme de grenouille qui, accroché au revers d’une veste, peut avoir au moins trois significations radicalement opposées. Le pin’s arboré par l’un des commentateurs de la phase finale de l’International Dota 2, dimanche 25 août, n’a pas échappé au site spécialisé Polygon. L’équivalent de la Coupe du monde pour ce jeu de stratégie en arène promettait les récompenses les plus élevées de l’histoire, et a vu triompher l’équipe européenne OG, déjà tenante du titre, ce qui constitue une première.

À côté de ces records, c’est donc Pepe the Frog qui fait de nouveau parler de lui. Polygon estime que “le choix de cet accessoire était un geste radical” de la part du commentateur et expert croate Dominik Stipic, dit “Lacoste” – “que ce geste ait été délibéré ou non”.

Une BD pour ados devenu symbole de haine

À l’origine, Pepe est un personnage de comics créé par Matt Furie il y a douze ans, rappelle le site. Dans Boy’s Club, il fait partie d’un quatuor de créatures vaguement humaines, servant de base à un humour absurde, volontiers gras mais inoffensif comparé à ce qui va suivre. Car “étant donné la simplicité de son motif et de ses coloris, les artistes ont vite compris qu’ils pourraient transformer Pepe en quasiment n’importe quoi”, écrit Polygon.

Et l’extrême droite en ligne ne va pas se priver. Regroupés sous le nom auto attribué d’“alt-right” (“droite alternative”), des militants nationalistes vont transformer la grenouille pour servir leur cause, par exemple pour créer des caricatures ouvertement antisémites ou racistes. Puis, comme tout mème, la répétition ad nauseam et les variations autour du motif vont associer le symbole au groupe. Si bien que “l’Anti-Defamation League [ligue antidiffamation, organisme de lutte contre l’antisémitisme et les discriminations] fait encore figurer Pepe – n’importe quelle version de Pepe, et pas seulement celles qui sont ouvertement haineuses – dans sa liste des symboles de haine”, signale le site.

Au grand dam de Matt Furie qui, dans un geste à la Conan Doyle, a tué son propre personnage dans une bande dessinée de 2017, rappelle The New York Times.

Jeux vidéo et manifestations

“Finalement, l’alt-right a peu à peu abandonné l’utilisation de Pepe, au profit d’autres mèmes”, détaille Polygon. Sur la plateforme de diffusion en direct de jeu vidéo Twitch, l’expressif Pepe est cependant un émoji populaire, avec plusieurs émotions représentées, de la satisfaction au désespoir. Impossible d’affirmer que chaque utilisateur envoyant un tel émoji adhère aux thèses de l’alt-right, mais difficile de mesurer jusqu’à quel point Pepe a perdu cette connotation. Car les liens sont parfois au moins ambigus entre les communautés de gamers et l’extrême droite.

Récemment, Pepe s’est par ailleurs imposé dans un tout autre contexte : les manifestations contre le pouvoir pro-Pékin, avec pour seul lien une connivence générationnelle. “Bon nombre des manifestants les plus actifs à Hong Kong sont des jeunes, affirme Polygon. Or, comme dans n’importe quel autre pays du monde, ils maîtrisent parfaitement le langage des mèmes.”

Mèmes bannis

Les manifestants interrogés par The New York Times, qui rapporte aussi des messages écrits sur des forums proches du mouvement, semblent peu au fait de l’emploi de la grenouille par des groupes d’extrême droite. “Les Hongkongais le considèrent comme l’un des leurs”, avance le quotidien américain, avant de citer un manifestant :

Pour Mari Law, Pepe manifesterait avec les Hongkongais : Pepe est triste, tout comme eux. ‘Je pense que nous pouvons redéfinir Pepe dans ce mouvement’, dit-il.”

Comment interpréter alors son utilisation par le commentateur Lacoste, qui a changé de badge en cours de diffusion ? Ce dernier ne s’est pas prononcé et Polygon ne tranche pas : “D’une part, c’est l’un des mèmes les plus populaires sur Twitch et ailleurs sur le Web. D’autre part, il portait l’un des symboles les plus reconnaissables des manifestations de Hong Kong lors d’un tournoi d’e-sport à Shanghai.”

Seule certitude, Pékin s’y connaît en mèmes. Et s’emploie à censurer les comparaisons entre Xi Jinping et Winnie l’Ourson. De telles plaisanteries, relate le site, ont fleuri sur Twitch, sur le chat international de la compétition. Avant d’être supprimées par les modérateurs, au même titre que les allusions à Tian’anmen. Seuls les messages “Free Hong Kong” sont restés.

Courrier International — 30/08/2019