“Nous sommes des Hongkongais, pas des expats!”

“Nous sommes des Hongkongais, pas des expats!”

Hilary Wong & Fiona Sun


Le South China Morning Post a rencontré plusieurs étrangers installés à Hong Kong et qui ont participé activement aux manifestations. Pour eux, la ville-État est leur deuxième maison. Témoignages.

Quand il a su que, à Hong Kong, se déroulaient des manifestations contre le projet de loi sur les nouvelles règles d’extradition [projet retiré le 4 septembre dernier], Richard Scotford n’a pu s’empêcher de consulter son téléphone portable toutes les cinq minutes pour se tenir au courant des dernières informations.

Il se trouvait alors à l’autre bout du monde, au Costa Rica, où il s’est installé l’an dernier avec sa femme et sa fille pour être plus près de la nature en quittant la métropole asiatique.

Des Hongkongais de cœur

“Si ces manifestations s’étaient produites l’an dernier, je ne serais pas parti, avoue-t-il. J’étais présent physiquement au Costa Rica, mais mon cœur était là-bas.”

Aussi, un jour, sa femme lui a dit : “Retourne donc à Hong Kong !” Il a acheté sur-le-champ son billet d’avion pour y rentrer début août pendant dix jours.

“Je voulais apporter mon soutien au mouvement de protestation”, explique le Britannique de 47 ans, qui se considère désormais comme un Hongkongais de cœur. Journaliste citoyen, il contribue à de nombreux médias en ligne situés sur le territoire.

Il fait donc partie de ces nombreux étrangers qui sont devenus des figures familières des manifestations antigouvernementales (entrées dans leur quatrième mois, malgré le retrait annoncé du projet de loi par la chef de l’exécutif). À ses côtés, on trouve des résidents, parfois de longue date, qui, comme lui, considèrent Hong Kong comme leur patrie et se sentent solidaires des manifestants.

Richard Scotford avait 24 ans quand il a foulé pour la première fois le sol hongkongais, en 1996. Il est tombé amoureux de l’endroit, y a monté une affaire de tourisme d’aventure et fondé un foyer en se mariant à une Hongkongaise.

Le souvenir des manifestations de 2014

Richard a également participé régulièrement aux manifestations du mouvement d’occupation du quartier de Central (Occupy Central), en 2014, qui a entraîné le blocage de plusieurs secteurs de Hong Kong durant soixante-dix-neuf jours.

Les manifestations de 2014 l’ont profondément marqué, explique-t-il, surtout le jour où les manifestants ont été aspergés de gaz lacrymogène dans le quartier d’Admiralty.

Durant son séjour à Hong Kong le mois dernier, il a participé à tous les défilés, où on a souvent pu le voir en première ligne, avec sa chasuble jaune de journaliste.

Alors que Hong Kong connaît des troubles depuis treize semaines, les heurts entre les manifestants et la police sont devenus de plus en plus violents, ce qui a fait de nombreux blessés, parfois graves, et a conduit à des arrestations massives.

Des manifestants radicaux ont lancé des briques sur des policiers et des postes de police, déclenché des incendies, jeté des cocktails Molotov, bloqué des routes et saccagé des installations, notamment dans des stations de métro et au niveau du tunnel Cross-Harbour, qui relie l’île de Victoria à la péninsule.

De leur côté, les policiers sont passés à un niveau supérieur dans l’usage de la force, en recourant régulièrement aux gaz lacrymogènes et au gaz poivre.

Témoigner au centre de l’action

Richard Scotford a lui-même été témoin de certaines échauffourées. Il se trouvait à Tsim Sha Tsui le 11 août, quand une jeune femme près de lui a été grièvement blessée à l’œil droit, sans doute par un projectile en sachet [ou sac à pois, beanbag, en anglais] tiré par la police. “J’ai vu passer quelque chose à toute vitesse devant mon visage juste avant que la jeune fille ne soit touchée”, se souvient-il.

La blessure de la jeune femme n’a fait qu’accroître la colère des manifestants à l’encontre de la police, dont ils dénoncent la brutalité, et a déclenché de nouvelles vagues de manifestations, notamment à l’aéroport international de Hong Kong.

Les manifestants ont également assiégé le poste de police local pendant des heures, le quartier commerçant, très prisé et situé à proximité, s’est transformé alors en zone de guerre avec des policiers tirant des projectiles en sachet et des gaz lacrymogènes.

Pour réaliser ses reportages, Richard Scotford s’est appuyé sur les informations recueillies en temps réel sur les réseaux sociaux et sur ses conversations avec des gens dans la rue, traduites grâce à Google Traduction.

“Les comprendre prend du temps, mais les protestataires donnent très volontiers des explications”, souligne-t-il.

Richard Scotford, qui est depuis rentré au Costa Rica, ajoute : “Je voulais raconter l’histoire de ces manifestants.” Sa page Facebook compte plus de 50 000 followers désormais, beaucoup plus qu’en 2015, quand il avait reçu à peine 300 likes pour ses messages.

“Hong Kong, c’est ma maison”

Le jeune Allemand de 29 ans Leo Weese, spécialiste des nouvelles technologies numériques, s’est installé à Hong Kong il y a sept ans. Il faisait partie des 1,7 million de manifestants estimés qui ont défilé pacifiquement sous une pluie battante à partir du parc Victoria le 18 août dernier.

“Tout le monde ici veut contribuer à faire changer les choses”, explique-t-il. Malgré l’escalade de la violence ces dernières semaines, il estime que : “Pour quelqu’un qui a vécu en Europe, les mouvements de protestation [à Hong Kong] restent très sages.”

Pour lui, Hong Kong est unique en son genre, à la fois par ses boulettes de poisson, la liberté qui y règne, l’accès sans entrave à Internet et le rôle importance de la société civile.

Il participe activement aux manifestations en faveur de la démocratie à Hong Kong depuis 2012, et diffuse des informations sur les dernières évolutions politiques via Twitter, des podcasts ou d’autres réseaux sociaux.

“Hong Kong, c’est ma maison, et je vais me battre pour elle. Mais si un jour je me retrouve devant les tribunaux pour avoir manifesté, il faudra que je la quitte.” En tout cas, pour l’instant, c’est ici qu’il se sent enraciné. “Mes amis et mon travail sont ici. Je ne suis pas un expatrié, je suis un Hongkongais.”

“Expat”, un terme qui dérange

L’enseignante australienne Jennifer Eagleton, 59 ans, est, quant à elle, arrivée à Hong Kong en 1997. Dès l’année suivante, elle a participé activement à des manifestations en faveur de la démocratie.

À propos de son affinité avec le territoire, elle précise :

Je n’emploie pas le mot d’‘expatriée’ pour me désigner, car c’est une personne qui n’habite ici que de façon temporaire ; je me présente comme une Hongkongaise australienne.”

Depuis le début de la période d’agitation, elle participe à des défilés, aide à traduire des tracts et écrit des articles pour diffuser des informations sur les mouvements de protestation :

Les gens ont le sentiment que leur gouvernement ignore les citoyens ordinaires. Ils ont l’impression que seule la voix de Pékin est prise en compte.”

Membre du bureau du groupe de réflexion sur la politique publique, la Hong Kong Democratic Foundation, et du parti pro-démocratique, le Civic Party, Jennifer Eagleton constate que Pékin a resserré son emprise sur Hong Kong ces vingt dernières années, avec pour conséquence une érosion des libertés.

“Je ne m’autocensure pas parce que, de toute façon, mes opinions sont déjà visibles sur Internet. Si je commence à avoir peur de ce que je dis, j’estime que c’est la fin !” explique-t-elle, en ajoutant qu’à ses yeux Hong Kong reste dans l’ensemble un endroit sûr.

“Ne pas manifester aurait été égoïste”

Tom Martin, un expatrié australien, souligne que l’escalade dans la violence, en particulier avec le jet de cocktails Molotov, n’est le fait que d’une petite minorité parmi des millions de personnes qui manifestent pacifiquement, et qu’elle n’est apparue qu’en réaction aux interventions de la police. Il indique :

Quand les contestataires sont allés trop loin à mes yeux, c’est chaque fois parce que la police hongkongaise a fait quelque chose de terrible, et cela n’a fait que consolider le soutien apporté par l’opinion publique aux manifestants.”

Sa femme et lui se trouvaient dans leur appartement quand des jets de gaz lacrymogènes lancés par la police à destination des manifestants ont pénétré dans leur intérieur.

Il est allé s’en plaindre au commissariat de son quartier, mais sans grand effet. Certains policiers l’ont écouté, mais d’autres se sont montrés complètement indifférents.

Le 16 mars, Tom Martin a rejoint la foule des 2 millions de personnes qui sont descendues ce jour-là dans les rues. Il explique :

Cela aurait été vraiment égoïste de ma part de ne pas soutenir les Hongkongais dans leur désir de garder leur identité, alors que je partage les fruits de ce qu’ils ont créé ici et qu’ils m’ont bien accueilli en tant qu’étranger !”

Chacun ses raisons de s’engager

James, un jeune Britannique de 27 ans, instituteur et bénévole pour la cause environnementale, a été poussé à passer à l’action dans la rue pour une raison toute autre.

Il avait éprouvé de la compassion envers les manifestants en les voyant défiler sous une chaleur écrasante, mais il avait également été consterné par la quantité de déchets qu’ils avaient laissés derrière eux.

La marche du 9 juin, qui avait attiré près d’un million de personnes selon des estimations (même si la police a largement revu le chiffre à la baisse pour les deux défilés), avait laissé les rues dans un état de saleté incroyable. Pour la manifestation suivante, une semaine après, James et d’autres bénévoles avaient donc mis en place des points de récupération des déchets, ce qui leur avait permis de collecter environ 2 000 bouteilles en plastique en seulement trois heures.

Il avait remarqué que les rues étaient restées beaucoup plus propres ce jour-là malgré une participation en hausse, grâce aux nombreux bénévoles qui avaient aidé à ramasser les déchets.

Les Hongkongais sont des gens formidables, par leur capacité à la fois à prendre soin de l’environnement et à faire savoir ce qu’ils pensent à leurs autorités !”

Courrier international -- 13/09/2019