« Par les temps qui courent, il est difficile de ne pas être néoréactionnaire » : les Lumières sombres trouvent leurs premiers adeptes en France
Martin Bernier, Le FigaroENQUÊTE – Après la popularisation aux États-Unis des idées de Nick Land et Curtis Yarvin, à qui l’on prête une certaine influence à la Maison-Blanche, Nimh et Julien Rochedy font paraître des traductions de leurs écrits et des essais néoréactionnaires.
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Magrets de canard grillé, céleri rémoulade, vacherins du Mont-d’Or et cannelés au rhum : c’est autour de ce buffet, agrémenté de vin de Bordeaux, que la néoréaction américaine aurait pu être adoubée par l’extrême droite française. En ce mois de février 2025, le blogueur Curtis Yarvin, qui veut renverser la démocratie américaine pour imposer un « roi-PDG » à la tête du pays, est reçu par Renaud Camus dans son château de Plieux. Les deux hommes ont en partage une réputation sulfureuse et un goût certain pour les idées provocatrices. Chez le Gascon, c’est le « grand remplacement », théorisé pour dénoncer l’immigration et « la colonisation de l’Europe par changement de peuple » ; chez le Californien, c’est le « reset », une version nerd du coup d’État, pensé pour balayer « la Cathédrale », à savoir les médias, les universités et l’idéologie démocrate.
Le dialogue se noue difficilement au cours du déjeuner : Yarvin demande un café au milieu du repas et martèle son hôte de questions sans lui laisser le temps de répondre. Camus dresse le bilan dans son journal : « Conversation enregistrée, Yarvin 99 % / Camus 1 % (sans exagération aucune, c’est bien le diable si j’ai dit deux cents mots face à cinq millions, d’ailleurs pas inintéressants). » Plus tard, il y revient : « Je ne sais si Yarvin est une menace sérieuse pour qui que ce soit, mais à vrai dire j’en doute un peu. Il me semble surtout terriblement confus. » L’après-midi écoulée, Curtis Yarvin reprend la route vers 19 heures en direction de Lectoure, à 10 kilomètres de Plieux. Et il plante sa voiture dans un champ.
Le lendemain, le blogueur appelle, confus, pour demander de l’aide dans ses démêlés avec la gendarmerie. L’histoire de la néoréaction en France aurait pu s’arrêter à cette sortie de route. Mais celui qui s’est fait connaître sous le pseudonyme de « Mencius Moldbug » ne s’arrête pas en chemin. Il gagne Paris où il a des rendez-vous prévus avec Éric Zemmour et de jeunes adeptes de ses écrits. Plus d’un an après ce séjour français, il fait l’objet d’une attention soutenue du côté de la droite radicale. Le mensuel L’Incorrect lui consacre sa Une de mai en laissant à ses lecteurs le soin de trancher : « Et si derrière ses atours provocateurs se cachait un intellectuel d’envergure pour les temps à venir ? Alors, gourou ou prophète ? À vous de juger. »
À défaut de s’être imposée dans les mentalités, la néoréaction américaine (parfois abrégée « NRx ») est devenue un sujet de questionnement incontournable pour les droites extra-américaines. « La néoréaction est un vrai défi lancé aux droites européennes : il faut se positionner sur la technophilie, sur le projet politique. C’est une véritable pierre d’achoppement », analyse Arnaud Miranda, docteur en théorie politique et auteur du livre de référence sur le sujet, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire (Gallimard). Dans son ouvrage, il identifie cinq traits caractéristiques de ce courant hétérogène, composé de philosophes (Nick Land), d’entrepreneurs de la tech (Peter Thiel, Marc Andreessen), de blogueurs anonymes (Bronze Age Pervert, Spandrell) et du pamphlétaire en chef Curtis Yarvin. Les cinq points communs de cette constellation, écrit Miranda, sont :
1. « La conviction qu’il existe des hiérarchies naturelles » (déterminées par des constantes sociales, raciales et sexuelles) ;
2. « Un profond pessimisme anthropologique » ;
3. « Une détestation absolue de la démocratie » ;
4. « La revendication d’un droit à l’“exit” » pour quitter la communauté politique à laquelle on appartient si on n’est pas satisfait de ses « services » ;
5. « Un optimisme à l’égard de la technique », qui se traduit chez nombre d’entre eux par une pensée accélérationniste, visant à lever tous les freins au développement de la technologie et du capitalisme, afin d’atteindre au plus vite un futur transhumaniste
En France, ces idées d’inspiration libertarienne, monarchiste et futuriste sont éloignées des habituelles rengaines de la droite, fût-elle extrême. Mais à mesure que l’audience des néoréactionnaires américains s’est élargie, et que l’on a commencé à leur prêter une influence certaine à la Maison-Blanche, ces penseurs obscurs ont commencé à piquer la curiosité de la droite hors les murs, en particulier chez les producteurs de contenus en ligne.
C’est le cas de Julien Rochedy, directeur du Front national de la jeunesse de 2012 à 2014, devenu essayiste, influenceur et plus récemment chroniqueur au Journal du dimanche. Fort de ses 160 000 abonnés sur YouTube et X, il fait paraître cette semaine un livre, Le Temps du centaure (publié par sa propre maison d’édition, Hétairie), consacré aux penseurs des Lumières sombres. Le titre de son dernier chapitre dit assez son intention : « Peut-on ne pas être néoréactionnaire ? ». Tenant d’une droite réactionnaire, chrétienne, parfois qualifiée de nietzschéenne ou prométhéenne, cet adepte de musculation y fait son mea-culpa : « J’ai longtemps résisté à l’attrait des Lumières sombres. (…) Yarvin me donnait l’impression d’un geek progressiste découvrant subitement les idées de droite, et croyant devoir toutes les reformuler à sa sauce. »
Mais Rochedy est aujourd’hui persuadé qu’il y a « quelques grandeurs dans cette pensée ». Malgré quelques réserves, écologiques notamment, il affirme sans détour que « par les temps qui courent, il est difficile de ne pas être, au moins en partie, néoréactionnaire ». Au téléphone, il précise sa pensée : « Je vois la pensée néoréactionnaire comme assez juste car inéluctable. (…) Il est immoral d’être contre l’intelligence, même artificielle. » Face au risque d’entropie (l’affaiblissement, la dégradation) qui menace nos sociétés, « il va falloir agir vite et fortement, car nous ne pouvons décemment pas laisser l’humanité devenir idiote, laide et malade », écrit Rochedy. Il s’enthousiasme pour cette pensée qui combine réaction et progrès. « Depuis le fascisme, on n’avait pas vu pareille hybridation », souffle-t-il.
Cette conversion, il la doit en partie à un auteur mystérieux répondant au pseudonyme de Nimh. Présenté comme « ingénieur et philosophe », ce dernier a cofondé en 2019 le site RAGE (reprenant l’acronyme de Yarvin pour « Retire All Government Employees », qui a inspiré le Doge d’Elon Musk). Site sur lequel il propose régulièrement des traductions des penseurs néoréactionnaires. « Je suis en contact plus ou moins étroit avec beaucoup d’auteurs que l’on rattache à la NRx. Yarvin, Land, Spandrell et Bronze Age Pervert me suivent sur X ; nous y échangeons publiquement et parfois en privé, et ils relaient mes contenus de temps en temps. J’en ai aussi rencontré certains dans la vie réelle », nous explique-t-il. Nimh est l’auteur d’un Traité néoréactionnaire, édité par Julien Rochedy, dans lequel il approfondit les thèses accélérationnistes à l’aide de réflexions sur « la manière dont la thermodynamique et la théorie de l’information jouent un rôle dans le processus de l’évolution ». L’ouvrage est publié dans une collection dédiée, « NRx », aux côtés de traductions de Nick Land et de Curtis Yarvin préfacées par Rochedy. « Ça marche très bien, assure l’éditeur quand on l’interroge sur les ventes de ces livres. Ça reste confidentiel, mais on vend régulièrement, de plus en plus de libraires en commandent. » Il reste toutefois évasif sur les chiffres.
Le Traité néoréactionnaire de Nimh comprend une courte préface de Laurent Alexandre, médecin médiatique, fondateur de Doctissimo et essayiste féru de transhumanisme. Il y écrit que « les idées de l’auteur, bien que provocatrices, sont d’une pertinence indéniable au moment où la vitesse du changement dépasse souvent notre capacité à en saisir les implications. (…) La néoréaction, loin d’être une simple réaction nostalgique, est un outil puissant pour naviguer dans les eaux troublantes de la modernité technologique. » Mais quand on demande au Dr Alexandre s’il se reconnaît dans cette famille de pensée, il semble surpris : « Je ne suis pas du tout réactionnaire ! Je suis libéral en mœurs, en politique et en économie ! Les anti-Lumières ne sont pas ma tasse de thé. »
Les idées néoréactionnaires restent donc marginales en France, mais elles essaiment dans différents groupuscules radicaux. La revue Faits et documents, éditée par des proches d’Alain Soral, condamné à maintes reprises pour incitation à la haine raciale et propos antisémites, a ainsi consacré son numéro de janvier 2026 aux Lumières sombres. Le militant suprémaciste et néofasciste Daniel Conversano, qui se définit aujourd’hui comme « nationaliste, capitaliste, techno-optimiste et prométhéen », se dit, lui, très intéressé par les écrits de Marc Andreessen et se revendique de l’« accélérationnisme efficace » ; il plaide en faveur d’une dérégulation totale « pour faire avancer la technologie et faire advenir un monde gouverné par des super IA ». Dans la micro-maison d’édition qu’il a créée, il a publié récemment le livre La Droite prométhéenne, signé par Romain d’Aspremont, un auteur sous pseudonyme. Dans cet essai, relayé par le site RAGE, l’auteur propose ni plus ni moins de « réhabiliter le fascisme » et plaide pour une « réconciliation des valeurs de droite et de la technique ».
Daniel Conversano est également un admirateur d’Elon Musk, même s’il lui reproche de ne pas avoir adopté une ligne « identitaire blanche ». En mars dernier, il a été gratifié d’une réponse du patron de X à un tweet dans lequel il se réjouissait que la traduction automatique permette à tous les nationalistes de « s’encourager les uns les autres ». Chez lui comme chez d’autres, le succès de Yarvin, passé du pseudonymat à la notoriété internationale, nourrit l’espoir de devenir les éminences grises d’hommes politiques. « Je suis contacté par quelques élus RN et membres de Reconquête, j’aimerais avoir plus de liens avec des politiques », reconnaît Daniel Conversano auprès du Figaro.
Du côté des centres de formation et de réflexion classés à l’extrême droite, on commence à s’intéresser prudemment à ces idées. À l’Institut Iliade, par exemple, laboratoire héritier de la Nouvelle droite inspirée par Alain de Benoist et Dominique Venner, les équipes jugent que : « Sur le plan critique, certains de ces penseurs sont très stimulants. On peut penser à la critique du gauchisme et du “bioléninisme” chez Spandrell (idée selon laquelle la gauche s’appuie structurellement sur les personnes défavorisées biologiquement et leur donne du pouvoir, NDLR). Néanmoins, poursuit notre interlocuteur, de sérieuses limites empêchent que l’on puisse présenter ces auteurs comme une inspiration au sens fort. Leur vision repose sur une anthropologie résolument individualiste, voire libertarienne, en contradiction avec nos positions fondamentales. » Antoine Dresse, responsable éditorial de l’Institut Iliade, a consacré une longue vidéo à ces penseurs sur sa chaîne YouTube, Ego Non, dans laquelle il explique avoir « longtemps déconsidéré ce courant de pensée, sans doute pour des raisons esthétiques ». Mais, poursuit-il, « une fois (s)es réserves de forme surmontées, (il a) bien dû reconnaître qu’il y avait un réservoir de concepts et de critiques extrêmement stimulants ».
L’avenir de la néoréaction dépendra de la façon dont ces idées se diffusent : elles pourraient rester cantonnées à des sphères numériques radicales, dont les adeptes se comptent en dizaines de milliers de personnes, ou convertir un futur personnel politique qui, en attendant le grand soir, écume ces blogs et vidéos. « Pour l’instant, le RN est très imperméable à ces idées car sa stratégie reste populiste, alors que la néoréaction est ouvertement élitiste, pointe Arnaud Miranda. Mais quelques éléments idéologiques passent chez Reconquête, qui commence à porter un discours techno-solutionniste en résonance avec la néoréaction et la matrice libertarienne. »
De fait, Éric Zemmour a gardé un bon souvenir de sa rencontre avec Curtis Yarvin à Paris : un type « très sympathique » et « marrant », nous dit-il dans un café de Saint-Germain-des-Prés. Même s’il confesse l’avoir peu lu, et ne pas adhérer à l’idée de « roi-PDG », le président de Reconquête apprécie son concept de « Cathédrale » et sa technophilie. « Quand on me parle d’immigration de travail, maintenant je réponds : “robot et IA” ! », affirme-t-il sans détour.
À la différence des États-Unis, toutefois, les néoréactionnaires ne peuvent pas s’appuyer en France sur le pouvoir des entrepreneurs de la tech. Et dans les cercles institutionnels, leur discours peine à convaincre. La venue de Peter Thiel à l’Académie des sciences morales en janvier a fait grand bruit, mais les participants n’ont guère été convaincus par son allocution. « C’était un exposé digne d’un enfant de quatrième. Il est intéressant de l’entendre parce qu’il a de l’influence, mais c’est tout », explique Chantal Delsol, qui l’a invité pour que l’Institut juge sur pièce les discours apocalyptiques américains. Présent dans l’audience, Laurent Alexandre n’a pas été séduit non plus : « Son discours sur l’Apocalypse selon saint Jean ne rentre pas dans ma grille de lecture. »
Mais la venue du fondateur de Palantir n’est pas passée inaperçue à gauche : des dizaines de militants sont venus protester devant la Coupole, forçant Thiel à sortir par une porte dérobée. C’est un des paradoxes de la néoréaction en France : alors que ses théoriciens prônent la discrétion, l’anonymat et le « passivisme » pour convertir les élites en secret sans « stimuler le système immunitaire de la gauche » (la formule est de Yarvin), les Lumières sombres sont parvenues, pour l’heure, à intéresser davantage leurs détracteurs que leurs éventuels disciples.
https://telegra.ph/NRx-05-22