“Moi, Simon Cheng, Hongkongais torturé par la police secrète chinoise”

“Moi, Simon Cheng, Hongkongais torturé par la police secrète chinoise”

Simon Cheng


Simon Cheng, qui a travaillé pendant près de deux ans au consulat britannique de Hong Kong, a été arrêté en août à l’occasion d’un déplacement en Chine continentale et détenu pendant quinze jours. Interrogatoires, torture, menaces… Il revient sur ces deux semaines d’emprisonnement dans un texte publié sur Facebook. Nous reproduisons ici la traduction française.

Lors d’une action de soutien à Simon Cheng devant le consulat général britannique, à Hong Kong, le 21 août 2019. (EPN/Newscom/SIPA)

Mon nom est Simon Cheng. Ceci est mon témoignage concernant les évènements d’août 2019.

Points importants :

  • Je n’ai fait de mal à personne, je n’ai rien fait que je regrette envers les gens que j’aime.
  • Je nie les accusations arbitraires portées contre moi par les autorités, à la suite d’un processus illégal qui inclut la torture, les menaces et la coercition.
  • Je ne chercherai pas réparation par des moyens juridiques puisque je n’ai aucune confiance dans le système judiciaire opaque en Chine après avoir subi une si mauvaise expérience.
  • J’ai anonymisé et évité de partager certains détails pour protéger des personnes innocentes qui pourraient avoir des problèmes à la suite de ce témoignage.
  • Je parle aujourd’hui parce que mon cas est d’intérêt public et qu’il est d’intérêt public de connaître les failles des procédures judiciaires en Chine continentale, mais j’ai fait de mon mieux pour protéger la vie privée des personnes impliquées.
  • Je condamne la chasse aux sorcières faite par les organes de presse du Parti communiste chinois, en particulier l’étiquette « d’anti-Chine ».
  • Je ne suis pas complètement guéri de mon traumatisme et je ne ferai aucun commentaire supplémentaire sur mon cas de crainte de subir des représailles.

Je soutiens personnellement le mouvement pro-démocratie et ai participé aux manifestations à Hong Kong en 2019, y compris en entretenant et en gardant le « Lennon Wall » [un mur couvert de post-it et d’affiches en soutien aux manifestations, NDLR]. Mais je n’ai rien fait d’illégal ou d’illégitime pendant les évènements.

Le consulat général britannique à Hong Kong a demandé au personnel de collecter des informations sur l’état des manifestations pour évaluer les alertes aux voyageurs et savoir si des citoyens britanniques étaient impliqués. Pour ce faire, il fallait rejoindre des groupes Telegram, consulter les forums de discussion LIHKG et regarder les chaînes d’information. Cela supposait également d’approcher des manifestants pour en apprendre plus sur leurs buts. Je connaissais plusieurs Chinois du continent qui participaient aux manifestations à Hong Kong. Quelques-uns ont été arrêtés par la police hongkongaise et relâchés sous caution ensuite.

J’ai essayé d’organiser un cercle d’études sur les sciences sociales, en particulier au sujet des livres universitaires sur la société chinoise, à Hong Kong. Les membres étaient des Hongkongais et des Chinois du continent avec un parcours en administration, banque, droit et littérature.

Le 8 août 2019, je me suis rendu à Shenzhen pour un voyage d’affaires. Je suis allé me faire masser pour me détendre après les heures de travail, ensuite j’ai rencontré les parents d’un manifestant du continent qui m’ont remis de l’argent pour couvrir ses dépenses courantes durant son procès à Hong Kong.

J’avais entendu des rumeurs selon lesquelles les Hongkongais étaient ciblés à la frontière et que leur téléphone portable était examiné en vue de collecter des preuves de leur participation aux manifestations. J’ai régulièrement informé ma copine et mes amis de mes mouvements pour ma sécurité.

J’ai été arrêté alors que je traversais la frontière pour rentrer à Hong Kong à l’intérieur de la gare de TGV de Kowloon West, après un voyage en TGV depuis la gare de Futian à Shenzhen. Les policiers en uniforme portaient une petite caméra sur l’épaule et ils ont commencé à me filmer.

Au commissariat de la gare de TGV de Kowloon West (du côté chinois), les policiers ont dit m’avoir arrêté sur ordre d’officiels haut placés mais ne pas connaître la raison de mon arrestation. Ils m’ont demandé le mot de passe de mon iPhone. J’ai refusé parce que c’est un téléphone professionnel qui contient des informations sensibles et des conversations privées avec des amis (y compris des commentaires politiques critiquant les autorités).

De ce commissariat, j’ai été envoyé à Shenzhen par TGV et remis à des officiers de police en civil. J’ai appris plus tard qu’ils étaient du Bureau de la Sécurité nationale (la police politique/secrète). Contrairement aux policiers en uniforme qui étaient polis au commissariat de la gare de Kowloon West, ils étaient vulgaires et agressifs et ont commencé à m’interroger dans le commissariat de la gare de Futian.

Avant l’interrogatoire, ils ont pris des « photos de détenu » (des photos anthropométriques sous tous les angles où je tenais une plaque à mon nom devant une règle graduée). Ils ont essayé de connecter mon iPhone à leur ordinateur pour en extraire le contenu et télécharger une copie de la mémoire (ça n’a probablement pas marché puisqu’ils n’avaient pas mon mot de passe à ce moment-là), ils ont recueilli des informations biométriques avec des tests de sang, d’urine, des empreintes de paumes et de doigts, etc.

Pendant les interrogatoires, j’étais en cellule, assis sur une « chaise du tigre » en acier. J’étais attaché à la chaise et ne pouvais pas bouger.

On m’a posé 3 types de question : 1) le rôle du Royaume-Uni dans les « émeutes » à Hong Kong ; 2) mon rôle dans les « émeutes » ; 3) mes relations avec les Chinois du continent participant aux « émeutes ».

Les policiers qui m’interrogeaient m’ont décrit comme « un homme en noir », terme qu’ils utilisent en général pour désigner les jeunes manifestants de Hong Kong. Ils se sont plaints de ce que je travaille pour le Royaume-Uni en attirant des fonds d’investissements qui quittent le pays tandis que le monde entier vient désormais se prosterner devant la Chine en quête de meilleures opportunités commerciales.

Les enquêteurs m’ont dit que, bien que mes propos et mes actes contre le pays [la Chine, NDLR] aient été écrits de Hong Kong ou commis à Hong Kong, je pouvais être puni selon les lois de la Chine continentale dès lors que je me trouvais sur le territoire de la Chine continentale et puisque Hong Kong est une partie de la Chine.

Après avoir été interrogé toute la journée, j’ai été transféré dans un autre commissariat à Lo Wu. La police a agi ainsi pour que le temps de détention sans mise en examen puisse être étendu de 24 heures. Il leur est possible de répéter cela indéfiniment. A partir de ce moment et jusqu’à ma libération, je n’ai pas été autorisé à porter mes lunettes et j’ai eu constamment des vertiges.

Dans la voiture de police, la police secrète a mis la chanson « The Grand Earth » du groupe de musique hongkongais Beyond. La chanson parle de quelqu’un qui doit être séparé de sa ville natale et de sa famille pour un futur indéfini.

Un policier en uniforme chuchotait que j’étais transféré du « Bureau de la Sécurité nationale » et un officier expérimenté m’a informé que je serais mis en examen comme « criminel suspecté de rébellion armée et d’émeutes ».

Au commissariat de Lo Wu, j’ai à nouveau suivi les procédures d’enregistrement (prises de photo, visite médicale, test ADN, test d’urine, collecte de données biométriques, etc.). Dans la salle d’interrogatoire, il y avait à peu près dix policiers, la moitié en civil (police secrète) et l’autre moitié en uniforme (police civile). Ils m’ont demandé à nouveau de donner le mot de passe de mon iPhone sans succès.

La police secrète a laissé la police civile en uniforme mener l’interrogatoire. Les policiers ont déclaré que des sources externes leur avaient rapporté que j’avais « sollicité des prostituées » ; que si je coopérais avec eux, mon traitement serait moins dur ; que je n’aurais pas de casier judiciaire après une détention administrative. L’alternative, c’était la détention criminelle sans fin, pour des motifs criminels sérieux et un traitement dur par la police secrète. Je n’avais pas d’autre choix que de faire des aveux.

Pendant l’interrogatoire, je n’ai pas été autorisé à contacter ma famille, même après 24 heures. Les policiers ont dit que mon cas serait transmis à Interpol qui ferait passer l’information à la police de Hong Kong puis à la famille. Mais ils ne savaient pas quand la police hongkongaise enverrait une lettre à ma famille parce qu’elle est trop occupée pour les raisons que je connais (allusion aux manifestations). Après ma libération, j’ai constaté que ma famille n’avait reçu aucune lettre officielle concernant mon statut et le lieu de ma détention.

Parce que le processus de détention administrative ne nécessite pas de passer devant un juge, je n’ai pas été autorisé à avoir un avocat. Après mes aveux, j’ai senti que les agents de la police secrète étaient soulagés ; ils ont quitté la pièce. J’ai été ramené dans ma cellule en attendant la « décision de peine administrative » qui relève uniquement de la police.

Pendant que j’attendais la décision dans ma cellule, mes codétenus m’ont posé des questions bizarres. L’un d’eux, un maigre qui ressemblait à un drogué, m’a demandé comment obtenir un passeport américain pour rejoindre l’armée en lutte contre la Chine. J’ai supposé que c’étaient des mouchards et je n’ai pas parlé de sujets sensibles, ils ont rapidement été escortés hors de ma cellule par deux gardes en uniforme.

Un policier en uniforme est venu avec le « bordereau de la sentence » que je devais signer de mes empreintes digitales. Ils avaient laissé vide la période de détention et m’ont donné l’ordre d’apposer mes empreintes. Ils avaient l’intention de changer les dates si nécessaire.

Ils avaient indiqué une date de détention maximale de quinze jours mais sans préciser la date de mon incarcération. Je pense que c’était une tactique pour pouvoir me détenir secrètement et arbitrairement plus longtemps.

L’officier de police m’a dit que la décision avait été prise au plus haut niveau, par le « chef du Bureau ». Mais il ne m’a pas donné plus de détails, il m’a demandé si j’allais perdre mon emploi, mais je n’ai pas répondu. Après plusieurs heures passées en cellule, j’ai été conduit, menotté, à un centre de collecte de données biométriques pour la détention. C’était déjà la troisième fois que je subissais cette procédure, mais c’était la première fois que j’étais menotté, enchaîné, que je portais une tenue de prisonnier et que j’avais subi une fouille à corps.

J’ai été ensuite envoyé au centre de détention de Lo Wu, je subodore que la police secrète n’avait pas encore informé la police civile et les surveillants pénitentiaires de la particularité de ma situation, parce que j’ai été enfermé dans une cellule avec seize Chinois du continent qui étaient de petits délinquants.

J’ai passé les meilleurs moments de ma détention avec ces détenus, j’avais enfin l’occasion de discuter et ils étaient gentils, ils ont partagé avec moi des poires, du pain, des biscuits, des gâteaux et des cornichons (j’étais le seul à ne pas avoir le droit d’en acheter).

En discutant avec les autres détenus, j’ai vu qu’ils avaient des doutes sur les accusations de la police à mon encontre. Ils m’ont dit que je ne devrais pas être condamné et traité si durement, et que l’endroit et les circonstances de mon arrestation étaient inhabituels et bizarres. Ils pensaient que j’étais visé pour des motifs politiques.

Comme ils savaient que je n’avais pas le droit de communiquer avec mes parents, un des détenus a accepté de leur transmettre un message après sa libération quelques jours plus tard. Je lui ai donné leur numéro de téléphone avec un message : « J’ai été arrêté à cause des événements de Hong Kong, ne venez pas en Chine continentale. »

J’ai ensuite été interrogé au sujet de mes « crimes politiques », avec des questions similaires à celles qu’on m’avait posées auparavant. J’ai été ramené en cellule autour de minuit. Par la suite, les autres détenus n’osaient plus me regarder, ils chuchotaient qu’ils ne pouvaient pas me parler parce que, sinon, ils ne seraient pas relâchés. J’ai senti qu’on les avait mis en garde contre moi et qu’on les avait menacés. En tout cas, je ne pouvais plus transmettre aucun message.

A partir du deuxième jour au centre de détention, j’ai été enfermé seul. La loi concernant les droits des détenus administratifs stipule qu’ils ont le droit d’appeler ou de voir leurs parents au moins une fois par semaine et qu’ils ont droit à deux heures d’activités par jour à l’extérieur de leur cellule. J’étais le seul auquel ces droits n’étaient pas accordés.

A partir de ce moment, j’ai été interrogé jour après jour, pendant des heures et des heures. Je n’ai pu obtenir des autorités qu’elles me confirment ma date de libération. Je ne savais pas si elle allait vraiment s’achever au bout de quinze jours.

J’étais interrogé menotté à l’intérieur du centre de détention ; la police secrète arrivait et le personnel du centre surveillait les interrogatoires. Un agent de la police secrète m’a forcé à ouvrir mon iPhone en me tirant la tête par les cheveux pour activer la reconnaissance faciale : « Nous vous suspectons d’être un agent secret britannique », a dit l’enquêteur. Après qu’ils m’ont violenté, j’ai donné mon mot de passe.

Le personnel du centre de détention avait l’air un peu choqué de cette violence. La police secrète a demandé aux gardiens de m’attacher avec les menottes à la barre de la « chaise du tigre ». Même s’ils ont hésité, ils ont suivi les ordres.

Les jours suivants, la police secrète m’a extrait du centre de détention pour les interrogatoires. Le chef du centre de détention a demandé qu’on me fasse passer une visite médicale complète à chaque fois que je serais extrait du centre de détention ou que j’y rentrerais, avant et après les interrogatoires.

J’ai senti que la police secrète préférait me faire subir des interrogatoires sous la torture à l’extérieur du centre de détention du fait que l’unité qui me détenait (la police civile) et l’unité qui m’interrogeait (la police secrète) appartenaient à deux administrations différentes. Les responsables du centre de détention ont moins de responsabilité en cas de blessures à l’extérieur de leur établissement.

Quand la police secrète m’emmenait à l’extérieur du centre de détention, j’étais menotté, enchaîné, j’avais les yeux bandés et la tête cagoulée (il m’était difficile de respirer). Je n’avais pas été autorisé à porter mes lunettes depuis le début de mon incarcération, cela me donnait des vertiges et je suffoquais.

Avant d’avoir les yeux bandés, j’ai aperçu une camionnette banalisée à l’extérieur. Ils m’ont demandé de mettre mon uniforme de prisonnier à l’envers (pour cacher mon identité et toute autre information à l’extérieur), j’ai ensuite été menotté, enchaîné, avec les yeux bandés et la tête cagoulée. Ils m’ont transféré dans la camionnette banalisée et m’ont ordonné de m’allonger sur la banquette arrière (pour qu’on ne me voit pas de l’extérieur). Cela ressemblait à un kidnapping.

Après trente-quarante minutes de route, j’ai été conduit dans un endroit inconnu. L’endroit était calme et semblait isolé. J’ai été traîné dans l’herbe, on m’a fait monter plusieurs marches, et on m’a enfermé dans une pièce. J’ai entendu qu’on remuait du mobilier, j’ai réalisé que ça pouvait être des instruments de torture. J’ai dit : « J’avouerai ce que vous voulez, la torture n’est pas nécessaire. » Ils ont dit que ça n’était pas de la torture mais de « l’entraînement ».

J’étais attaché (menotté et enchaîné) sur une croix en forme de X, les bras écartés, pendant des heures et des heures. J’étais forcé de garder les bras levés, pour que le sang n’irrigue plus mes bras, c’était extrêmement douloureux.

Parfois, ils m’ordonnaient de faire des exercices physiques comme des « accroupissements » ou la position de la chaise pendant des heures. Ils me frappaient avec des bâtons pointus à chaque fois que je n’y arrivais pas. Ils frappaient également les points sensibles de mon corps, comme les genoux. J’avais les yeux bandés et la tête recouverte d’une cagoule pendant tout le temps que duraient la torture et les interrogatoires, je transpirais beaucoup, j’étais épuisé, pris de vertige et je suffoquais.

Quand ils me donnaient à manger pendant une courte pause entre deux séances de torture (j’étais toujours menotté, enchaîné et j’avais les yeux bandés), ils commençaient à m’endoctriner. Ils disaient que la Chine n’était pas prête pour la démocratie parce que la majorité de la population n’était pas assez éduquée et que la gouvernance est une compétence très complexe qui ne peut être prise en charge que par une minorité capable. La soi-disant démocratie libérale, qui donne le pouvoir aux masses, ne pouvait être que du populisme faisant passer l’erreur pour la vérité. Ils m’ont donné un exemple historique – celui de Nicolas Copernic –, un astronome de la Renaissance qui a été condamné et persécuté par la foule (par l’Eglise) pour avoir remis en cause la croyance populaire en affirmant que le Soleil et non la Terre était le centre de l’univers. Les policiers qui m’interrogeaient avaient une mentalité élitiste.

Parfois, ils me demandaient de rester debout sans bouger (menotté, enchaîné, les yeux bandés et la tête cagoulée) pendant des heures et des heures. Je n’étais autorisé ni à bouger ni à m’endormir et, si je le faisais, j’étais puni et forcé de chanter l’hymne national chinois, dont ils disaient qu’il pouvait me « réveiller ». C’était la méthode de torture non-physique qu’ils utilisaient contre moi, la privation de sommeil.

Alors que je subissais cette torture, je n’avais pas le droit de dire un seul mot. Ils disaient qu’ils avaient une règle, que je devais demander leur permission pour parler (en disant, « au rapport, mon maître »). Si je ne suivais pas cette règle, ils me frappaient à la bouche et au visage avec ce qui semblait être des bâtons pointus.

Un homme à la voix grave parlant cantonnais avec un accent hongkongais m’a dit : « Comment oses-tu travailler pour les Anglais et surveiller les Chinois ? On devrait te traiter comme une merde. » Une autre voix d’homme qui parlait mandarin avec un accent du nord a dit : « Nous appartenons aux services secrets. Tu fais aussi partie des services secrets puisque l’ambassade/le consulat est un service d’espionnage reconnu. Donc tu dois savoir que tu n’as pas de droits humains ici. »

Ils ont commencé à me demander si je connaissais le MI5 et le MI6, quelqu’un qui semblait travailler pour les deux services, la structure du bâtiment du consulat britannique à Hong Kong, à quel étage était quel service et à quoi ressemblaient les badges du personnel, etc.

Ils n’étaient pas satisfaits du système de questions-réponses et m’ont demandé d’avouer de moi-même les « crimes que j’avais commis » sans plus attendre leurs questions. Ils espéraient que je valide leur théorie de l’implication étrangère dans les manifestations à Hong Kong.

Ils voulaient que j’avoue 1) que le Royaume-Uni soutenait les émeutes avec de l’argent et des équipements 2) que j’organisais, participais, et incitais à des manifestations violentes 3) que j’avais payé la caution de Chinois arrêtés par la police de Hong Kong avec le salaire que me verse le consulat.

Réalisant le sérieux des crimes dont ils m’accusaient, réalisant que cela impliquait une probable condamnation à des décennies de prison, voire, à la prison à vie, j’ai nié en bloc leurs accusations ; la dureté avec laquelle je serais traité ne m’importait plus.

La première semaine, la police secrète voyant que j’étais sérieusement blessé aux chevilles, aux mollets, aux poignets et aux genoux, m’a ordonné de mentir aux médecins du centre de détention et de dire que j’avais glissé sur le sol au cours des interrogatoires à l’extérieur du centre de détention.

Les jours suivants, comme je ne pouvais plus marcher, ils ont arrêté les tortures physiques pour les tortures psychologiques. Pendant toute la deuxième semaine, j’ai été mis à l’isolement sans aucune communication ni aucun interrogatoire pendant trois jours consécutifs. Dans cette solitude, je méditais, priais (en pleurant) et chantais pour tuer le temps et calmer mes angoisses.

La police secrète a apporté des onguents et des baumes pour soigner mes blessures physiques et pour essayer de les faire disparaître le plus vite possible.

Les jours suivants, ils m’ont extrait de ma cellule et emmené au « centre d’interrogatoire collectif », un endroit où la police demande qu’on lui attribue une salle pour mener ses interrogatoires. J’étais autorisé à enlever mon bandeau à l’intérieur du centre, j’ai vu un agent de la police secrète remplir des formulaires au comptoir réception/enregistrement, il a écrit « secret » sur mon dossier dans sa demande d’obtention d’une salle d’interrogatoire.

Ensuite, j’ai vu environ dix jeunes « suspects » qui étaient interrogés dans le centre. Ils étaient tous menottés et portaient une tenue de prisonnier orange. En marchant le long du couloir, j’ai entendu une voix crier dans l’une des salles d’interrogatoire : « Levez vos mains plus haut ! Vous avez l’habitude de lever les mains en tenant les drapeaux dans les manifestations. » Je suppose qu’ils torturaient des manifestants hongkongais.

Dans la salle d’interrogatoire, j’ai été accusé d’avoir avoué un délit mineur (le recours à une prostituée) mais pas le crime sérieux (la rébellion armée et l’émeute).

Quand ils m’ont demandé pourquoi les manifestants devenaient violents et pourquoi les groupes d’émeutiers se multipliaient, j’ai invoqué la légitime défense en réponse à l’attaque des triades à Yuen Long les 21 et 22 juillet. J’ai dit qu’on soupçonnait les gangsters qui ont attaqué les manifestants et les passants d’avoir été stipendiés par le député pro-Pékin Junius Ho Kwan Yiu et qu’on considérait la police de Hong Kong comme complice de l’attaque. Les policiers qui m’interrogeaient se sont énervés et m’ont rétorqué qu’il n’était pas nécessaire de payer les agresseurs parce que des Chinois patriotes traverseraient volontiers la frontière pour en découdre avec les émeutiers si elle était ouverte ou supprimée.

Un membre de la police secrète est arrivé et s’est comporté très vulgairement. Il a pointé son doigt sur mon visage et a crié en mandarin : « Tu es un traître à la patrie ! » Il a aussi invoqué « la dictature démocratique du peuple » de Mao : « Nous avons noté que tu étais un soi-disant démocrate, mais tu devrais savoir que nous dirigeons démocratiquement la plupart des Chinois, mais que nous nous comportons de manière autocratique avec toi parce que tu es un “ennemi de l’Etat”. » Il m’a aussi « garanti » que je ne serais pas libéré après quinze jours parce que je serais au minimum inculpé de « subversion ». Il a dit qu’il était prêt à parier sa carrière que j’irais en prison.

Il savait probablement que la raison pour laquelle je ne perdais pas la raison, c’était l’espoir d’être libéré au bout de quinze jours, quelles que soient les souffrances que j’endure. Mais, confronté à cette hostilité, j’ai perdu la volonté de me battre pour ma survie, j’ai répondu que je me suiciderais si je n’étais pas libéré au bout de quinze jours. Il était furieux, et a répondu que c’était mon destin d’espion raté que de mettre fin à mes jours.

Après cela, j’ai perdu tout appétit. Un autre membre de la police secrète m’a dit que j’avais encore le choix d’être libéré au bout de quinze jours si je me montrais « coopératif » et si je donnais plus d’informations sur le rapport entre les manifestations et le Royaume-Uni. J’ai insisté sur le fait que j’étais seulement un participant lambda et que je ne manifestais pas violemment. Il a répondu que « certaines choses sont bien pires que la violence » : « Il est impossible que tu ne sois qu’un simple auxiliaire du mouvement antigouvernemental ; à voir ton profil, on sent que tu as du potentiel et de l’ambition politique », a-t-il répondu en sous-entendant que j’étais l’organisateur des manifestations en lien avec les autorités britanniques.

Pour la seconde fois, j’ai pleuré, j’ai déclaré que je voulais simplement retrouver ma copine et ma famille à Hong Kong. J’étais sincèrement désolé qu’ils souffrent à cause de mes convictions démocratiques. Je me suis agenouillé et j’ai imploré leur clémence. Ils l’ont refusée et m’ont ordonné de me lever.

Alors que j’étais escorté hors du centre d’interrogatoire collectif, j’ai vu une jeune fille qui subissait la procédure d’entrée. La police secrète qui s’occupait de mon cas a déclaré sans ambages : « Honnêtement, elle fait partie des vermines qui ont été attrapées parce qu’elles participaient aux manifestations antigouvernementales à Hong Kong. » Il a demandé si je la reconnaissais, j’ai fait non de la tête.

Dans la camionnette banalisée qui me ramenait au centre de détention, j’ai eu à nouveau les yeux bandés. Un membre de la police secrète m’a dit de me calmer. Un autre m’a demandé ce que le public pense de la Chine et m’a dit que je pouvais lui dire la vérité.

Voici ce que j’ai répondu : « La plupart des Hongkongais reconnaissent le développement économique rapide, la construction d’infrastructures et les progrès technologiques des dernières décennies ; ils apprécient que les gens puissent bénéficier de cette modernisation et se sentir fiers d’être Chinois sur la scène internationale. Par contre, le nationalisme du parti unique et des jeunes générations a montré de l’intolérance à l’encontre des dissidents politiques et des minorités. Quand on ne croit à rien d’autre qu’au pouvoir et à l’argent, cela renforce l’autoritarisme et l’expansion militaire est inévitable. Les minorités doivent choisir entre “patriotes” et “démocrates”, entre les “intérêts économiques” et la “liberté politique”. Je pense que les gens qui demandent plus de libertés démocratiques sont accusés à tort d’être des séparatistes. S’ils étaient acceptés par le pays, ils pourraient se montrer patriotes. »

J’ai aussi demandé à être transféré dans un camp de concentration au Xinjiang si je devais être détenu indéfiniment pour d’autres motifs politiques ; au moins, je pourrais faire de l’exercice et faire quelque chose d’utile, comme planter des arbres en parlant avec d’autres détenus dans un paysage agréable, au lieu de gaspiller mon temps seul à l’isolement sans rien à faire dans ma cellule.

Un agent de la police secrète s’est énervé et a dit : « les camps de concentration, c’étaient les nazis », et il m’a demandé où j’avais entendu parler de ça. Je me suis corrigé et j’ai dit que c’étaient des « camps de rééducation par le travail » et que je l’avais entendu sur CCTV [chaîne de télé officielle chinoise, NDLR]. Ils sont restés silencieux. Le chauffeur a interrompu la conversation et m’a accusé avec dédain de « mentir pour attirer la sympathie ».

C’est le dernier jour où j’ai été interrogé à l’extérieur du centre de détention. A partir du onzième jour (j’ai appris plus tard que c’était le jour où ma disparition avait été annoncée dans les grands médias), j’ai à nouveau été interrogé dans le centre de détention lui-même et j’ai été mieux traité.

Dans les jours suivants, la police secrète m’a convoqué en salle d’interrogatoire. Cette fois-ci, avant que je rentre dans la salle, le docteur m’a ausculté et m’a dit que ce serait mon dernier interrogatoire. Dans la pièce, j’ai vu un policier en civil, je ne l’avais jamais vu auparavant. L’interrogatoire, comparé aux autres, a été étonnamment court. Le policier a insisté sur le fait que j’étais seulement détenu pour être allé voir des prostituées et que ce qui s’est passé à Hong Kong ne les concernait pas puisque c’était hors de leur juridiction. J’étais déconcerté parce que c’était l’exact opposé de ce qu’on m’avait dit le premier jour.

Il m’a répété plusieurs fois que les dirigeants examinaient mon « attitude » et il a dit qu’ils n’avaient pas encore décidé si j’allais être relâché après les quinze jours ou maintenu en détention pendant deux ans en camp de rééducation.

Il a dit que la police avait le droit de décider de m’emprisonner pendant deux ans encore et il m’a lu le texte explicitant ce droit. Ce que j’ai compris plus tard (après avoir été libéré), c’est que la police avait un pouvoir de détention arbitraire de deux ans dans un camp de rééducation à l’encontre des accusés de délits mineurs sans en référer à un juge. C’est un texte draconien et controversé en Chine, après l’abolition de la « rééducation par le travail ».

Il m’a posé plusieurs questions : 1) Est-ce que tu veux informer tes parents ? J’ai répondu que oui. Il m’a demandé de signer la décision de m’envoyer pendant deux ans en « rééducation ». J’ai réalisé qu’il me menaçait indirectement et j’ai changé de réponse, j’ai dit que je ne voulais pas informer mes parents. Il m’a dit que c’était la bonne attitude. 2) Pourquoi ? As-tu honte ? – « Oui. » 3) Est-ce que tu as été torturé ou forcé à avouer ? – « Non. » 4) Est-ce que la police t’a bien traité ? – « Oui. » 5) Pourquoi tu n’as pas demandé d’avocat ? – « J’ai trop honte pour demander de l’aide. » Il a ensuite allumé la caméra pour filmer mes aveux.

Soudainement, un policier en uniforme est entré dans la salle, je l’ai reconnu, c’était celui qui m’avait apporté le « bordereau de la sentence » le deuxième ou troisième jour. Il m’a encore donné sept documents à signer dans lesquels certaines mentions comme la date restaient vierges. J’ai signé avec mes empreintes digitales.

Ce policier en uniforme m’a demandé de prendre la pancarte avec mon nom, de le mettre au niveau de ma poitrine et a commencé à filmer mes aveux sur la fréquentation des prostituées.

J’ai été ramené dans la salle d’interrogatoire et un policier en civil m’a donné deux feuilles A4 ; il m’a demandé de préparer deux « lettres d’excuses », une pour « être allé voir les prostituées » et une pour « avoir trahi la patrie ». Après lecture, on m’a demandé de les réciter et on m’a filmé.

Après que tous les papiers ont été remplis et que le film des aveux a été fait, il était satisfait et m’a dit qu’à la suite de mon « attitude coopérative » j’allais être relâché comme prévu au bout de quinze jours et que ce serait mon dernier interrogatoire. C’est la première fois que j’étais rassuré sur la durée de ma détention.

J’étais très reconnaissant et je l’ai remercié encore et encore. Il m’a ensuite autorisé à rentrer en cellule. C’est la première fois que je me suis senti mentalement stable et que j’ai pu dormir calmement.

Néanmoins, ils sont revenus sur cette décision autour du treizième ou du quatorzième jour ; une nouvelle équipe de la police secrète est venue pour me soumettre à une nouvelle série d’interrogatoires. Cette série a été la plus longue, cela a duré sans discontinuer pendant 48 heures, trois policiers dans la pièce, cinq policiers en soutien dans la pièce d’à-côté. Ils avaient une attitude calme, ce que je n’avais pas vraiment rencontré durant ma détention.

Un des enquêteurs, apparemment le chef de l’équipe, a commencé à me parler gentiment, la technique du « bon flic ». Il a commencé par me parler dans le dialecte de ma ville natale, le hakka, il m’a dit qu’il y avait travaillé pendant trois ans et qu’il connaissait mes proches en Chine continentale. J’ai senti que c’était une tactique à double tranchant, se montrer proche de moi et en même temps menacer de s’en prendre à mes proches restés en Chine continentale.

Il disait avoir une relation étroite avec ma ville d’origine et se sentir proche de moi. Il a dit qu’il n’était pas censé me voir à l’origine mais qu’il avait ressenti de la sympathie pour mon cas. Il se disait triste, après avoir fait des recherches sur mon compte, qu’un homme aussi intelligent et aussi honorable, avec un futur aussi prometteur, puisse être détruit par une peine de deux ans et plus, et à quel point mes proches seraient tristes. Il a évoqué encore une fois mes réussites universitaires et professionnelles, réussites qui ne vont pas de soi quand on est d’origine modeste et dont ma ville natale devait être fière. Il essayait de me montrer qu’il était mon dernier espoir.

Il a déclaré que les chefs pensaient encore que mon attitude était plutôt bonne mais qu’il y avait 50 % de chances que je sois incarcéré. Ils voulaient vérifier mon « attitude de coopération » – et obtenir plus d’informations de ma part.

Un autre enquêteur, plus jeune, chargé de prendre des notes, a souligné qu’ils avaient réinstallé les applications de réseaux sociaux (Telegram, WhatsApp et autres) sur mon téléphone, récupéré les données sur leurs ordinateurs, y compris les conversations sensibles sur mon e-mail professionnel. Il a été interrompu par le chef d’équipe, ce qui m’a fait comprendre qu’il n’aurait pas dû me le dire.

Sur le « rôle du Royaume-Uni derrière les manifestations », ils ont imprimé des e-mails contenant des instructions du consulat britannique, des procédures, des renseignements sur la division du travail entre le personnel basé au Royaume-Uni et le personnel sur place pour la collecte des informations sur les manifestations à Hong Kong, et la liste du personnel chargé de cette mission. Ils m’ont demandé de dire face à la caméra que j’avais fourni ces papiers volontairement et ils m’ont prévenu que je risquais d’être condamné au Royaume-Uni pour avoir fourni des documents sensibles si j’en parlais. Ils m’ont aussi demandé si je suspectais quelqu’un d’avoir un passé militaire ou dans la sécurité parmi ceux qui collectaient des informations à Hong Kong. Ils disaient pouvoir en identifier plusieurs sur la liste de diffusion qu’ils ont imprimée.

Concernant mon « rôle dans les manifestations à Hong Kong », ils m’ont demandé quand et comment j’avais rejoint les manifestations et ont ouvert Telegram pour voir les détails. Ils m’ont donné une feuille A4 pour que j’y classe les manifestants en différents groupes, les « valeureux » [terme qui désignes les “frontliners”, NDLR], les « pacifiques », les « valeureux réactifs » (ceux qui protègent les pacifiques), les « pro-actifs valeureux » (les plus durs). Ils ont trouvé plusieurs groupes Telegram de « valeureux » et m’ont demandé s’il y avait des Britanniques ayant un passé militaire dans le groupe. Je me souvenais que c’était le cas dans un des groupes, et j’ai donc j’ai dit oui. Mais je ne connaissais pas les détails, c’était un groupe de « pro-actifs valeureux » qui organisait des séances de sport et d’arts martiaux entre citoyens qui ne se connaissent pas. J’étais juste lecteur du groupe et n’avais participé à aucun rassemblement.

Ils m’ont aussi demandé de dessiner un graphique avec les groupes « pro-actifs valeureux » qu’ils ont trouvés sur mon Telegram. Ils ont ensuite demandé à l’équipe de soutien d’améliorer le graphique sur ordinateur. Après ça, ils m’ont donné une pile de photos (certaines ressemblaient à des photos de passeport) ; quand je reconnaissais quelqu’un, je devais écrire son nom, son affiliation politique, préciser s’il était « pacifique » ou « valeureux » et signer avec mes empreintes.

De leur point de vue, il n’y a pas de différence entre les « pacifiques » et les « valeureux » puisqu’ils coordonnent leurs actions et ne sont pas opposés les uns aux autres ; tous sont donc coupables, qu’ils aient rejoint la contestation pacifiquement ou violemment, qu’ils restent ou non dans la légalité. Ils ont finalement identifié quelques activistes importants et d’autres participants périphériques.

La police secrète a dit de manière explicite que plusieurs groupes de manifestants hongkongais avaient été arrêtés et envoyés en détention en Chine continentale, c’est pourquoi ils collectaient et vérifiaient leurs informations mutuelles auprès des différents détenus. Ils m’ont aussi demandé si j’avais gardé le « Lennon Wall » et m’ont montré une photo des posters sur le mur là-bas. Cette photo ne vient pas de mon téléphone portable, je les soupçonne d’avoir des « yeux » et des « oreilles » à Hong Kong.

A propos de ma « relation avec les Chinois du continent ayant participé aux manifestations », ils m’ont demandé de leur préciser où et comment on s’était rencontré et à quelles manifestations ils avaient participé à Hong Kong. Ils ont ciblé un manifestant chinois qui avait été arrêté par la police de Hong Kong et m’ont demandé s’il soutenait les groupes de manifestants en vendant de l’équipement, des vêtements ou des posters achetés en Chine continentale et quel était le réseau auquel il appartenait en Chine. C’est un libéral ; il a été journaliste en Chine mais n’a pas survécu à la censure des médias. La police secrète l’a mis sur sa liste noire après qu’il a acheté et vendu en Chine continentale des livres, entre autres des livres sensibles et politiquement interdits, de Hong Kong et Taïwan. Comme il n’a pas fait d’études et comme son statut social est inférieur au mien, les enquêteurs étaient perplexes. Quand ils m’ont demandé comment nous nous étions rencontrés, j’ai expliqué qu’on aimait tous les deux discuter des problèmes sociaux dans les cercles d’étude et les groupes de médias et qu’il adorait lire. Les enquêteurs trouvaient que ça revenait à discuter d’un sujet professionnel avec un paysan. C’est probablement la raison de son expérience malheureuse avec la censure, la difficulté de gagner sa vie en Chine et les livres de l’extérieur qui l’ont transformé en libéral radical et dressé contre le parti unique et la Chine autoritaire. Ce Chinois a été libéré sous caution à Hong Kong et a été renvoyé en Chine le 11 août. Depuis lors, il est détenu au secret pour des motifs inconnus. Il a été forcé d’avouer que je l’avais aidé à payer sa caution et conseillé sur l’asile politique, ce que j’avais catégoriquement nié. J’ai réalisé qu’ils essayaient d’établir un lien financier entre le Royaume-Uni, moi et lui.

Pour résumer les trois types de questions : ils pensent fermement que le Royaume-Uni fait partie des pouvoirs étrangers impliqués dans les manifestations à Hong Kong ; que les manifestations sont bien organisées et non pas véritablement dépourvues de leader ; j’étais suspecté d’être le donneur d’ordre et l’intermédiaire britannique incitant aux manifestations à Hong Kong et les organisant, un membre fondateur du groupe des « valeureux » qui participait à des émeutes violentes et qui avait coordonné les libéraux chinois contre le système du parti unique autoritaire pour fomenter une « révolution de couleur » en Chine continentale. Plutôt que de découvrir la vérité, les interrogatoires avaient pour fonction d’obtenir de la part des détenus la confirmation de leurs accusations préconçues. Dans cette situation, je pense qu’ils avaient l’intention de m’inculper de : 1) subversion 2) rébellion armée et émeutes 3) espionnage 4) trahison. Les deux premiers chefs d’accusation ont été explicitement mentionnés comme menaces pendant les interrogatoires.

La police secrète m’a aussi demandé quelles étaient mes relations avec des politiques et activistes « anti-Chine » tels que Chris Patten, Alex Chow et Edward Leung. Quand ils ont parlé de la rencontre avec Edward Leung à Londres, les policiers ont noté qu’un professeur de LSE [London School of Economics, NDLR] m’avait présenté Edward et avait pris le thé avec moi. Ils m’ont demandé si ce professeur de LES avait l’intention de persuader Edward de ne pas aller à son procès à Hong Kong en lui offrant un emploi à Taïwan. Bien que j’aie formellement affirmé que le professeur n’avait aucune intention d’encourager une action politique illégale à l’encontre des autorités chinoises, ils ont tenu à inclure dans mes aveux écrits, signés de mes empreintes, la déclaration selon laquelle il serait un « agent taïwanais ayant l’intention de soutenir le travail sécessionniste de Edward Leung à Hong Kong et Taïwan ».

Ils m’ont demandé encore et encore si j’avais une seconde identité et si j’avais pris des photos à l’extérieur de bâtiments officiels en Chine continentale, ce que j’ai nié de manière formelle. Ces questions m’ont fait penser qu’ils me soupçonnaient toujours d’être un agent britannique. Après ma libération, cela m’a fait penser à Lee Meng-chu, un Taïwanais de 44 ans, dont j’ai lu qu’il avait été détenu depuis le 20 août pour avoir « mis en danger la sécurité de l’Etat chinois » pour avoir pris des photos de la police paramilitaire massée à la frontière entre Shenzhen et Hong Kong.

Un policier en uniforme est venu me faire refaire mes aveux écrits, la lettre d’excuse et la vidéo d’aveux pour la prostitution et il est reparti. Les agents de la police secrète sont revenus me faire refaire mes lettres d’aveux et les vidéos pour « trahison de la patrie » puis ils m’ont demandé de chanter l’hymne national chinois, ce qu’ils ont enregistré sur leur téléphone et envoyé à leur chef. J’avais montré mon « attitude coopérante ». Ensuite, la police secrète a dit que les chefs étaient satisfaits de mon attitude et ils m’ont dit que je devrais être libéré à temps.

Finalement, les agents de la police secrète m’ont dit que je devrais me souvenir des difficultés qu’avaient connues mes parents et ma famille pour m’élever (ils avaient noté que mes parents avaient quitté la Chine continentale […] dans les années 1970, et que donc j’étais né à Hong Kong au temps où Hong Kong était britannique). Ils m’ont dit aussi que je devrais m’occuper de la maison de mes ancêtres et de mon patrimoine en Chine continentale. J’ai bien senti qu’il y avait là une menace voilée à l’encontre de mes proches et sur mes biens en Chine. Qui plus est, ils ont nettement affirmé que, si je donnais des interviews dans les médias ou si je parlais publiquement d’autre chose que de mon « recours à des prostituées », je serais conduit de force en Chine continentale depuis Hong Kong, ce qui est une menace évidente pour ma sécurité.

Ils ont insinué que j’étais déjà sous le feu des projecteurs, en ajoutant que, même si j’étais libéré, mon calvaire ne faisait que commencer. C’était la fois où ils ont précisé la nature exacte des charges retenues contre moi aux médias officiels chinois. Ils ont dit qu’ils n’avaient pas l’intention de me salir publiquement, mais que les médias étrangers, qu’ils ont décrits comme le diable en personne, ne leur avaient pas laissé d’autre choix.

Ensuite, la police secrète a quitté la pièce et deux hommes d’âge mûr sont entrés. Ils ont prétendu qu’ils travaillaient pour le Bureau chinois des affaires de Hong Kong et Macao. Ils ont répété qu’ils n’étaient pas là pour me faire un lavage de cerveau, dans la mesure où je connaissais trop bien la politique pour qu’on puisse me faire changer d’avis. Néanmoins, ils m’ont demandé quelles étaient mes convictions philosophiques sur la liberté et la démocratie, puis ils ont tenu à m’expliquer pourquoi le système démocratique occidental ne convenait pas à la Chine et leur sermon a duré plusieurs heures.

Ils m’ont sommé de choisir mon camp et dit que je devrais travailler pour la mère patrie, la Chine. Ils ont dit que, même si on avait des opinions politiques différentes, ils étaient ouverts à la discussion parce qu’on est des compatriotes. Ils espéraient que je puisse devenir leur « ami » après ma libération. L’un d’entre eux, qui s’est fait connaître sous le nom de M. Wang, m’a laissé un numéro de téléphone (il l’a écrit sur un bout de papier, me l’a montré en disant qu’il serait donné au personnel du centre de détention pour qu’il me soit remis à mon départ, ce qui, finalement, n’a pas été fait). M. Wang a dit que si j’avais besoin d’aide ou si j’avais quelque difficulté que ce soit, je pouvais l’appeler. Il m’a aussi fait comprendre que, puisqu’ils travaillaient à Hong Kong pour les autorités chinoises et que beaucoup de leurs collègues travaillaient et résidaient à Hong Kong, il ne leur était pas difficile de m’y rencontrer. Cela m’a fait penser qu’ils essayaient de me recruter comme informateur ou même comme espion pour les autorités chinoises, cela m’a aussi rappelé l’avertissement de la police secrète disant que je devrais me comporter correctement ou que je serais emmené en Chine continentale.

Quand l’interrogatoire mené conjointement par le bureau de la sécurité d’Etat et le bureau des affaires de Hong Kong et Macao a été terminé, on était déjà au milieu de la nuit ou tôt le matin du 24 août. Ils m’ont renvoyé en isolement pour une pause de quelques heures, avant de m’extraire à nouveau de ma cellule. Cette fois, c’était le tour de la police en uniforme responsable de ce centre de détention. Les policiers m’ont poliment invité dans une salle de réception correcte, deux policiers expérimentés se sont assis en face de moi, ils m’ont demandé de m’asseoir sur une chaise, m’ont donné le script qui contenait leurs questions et mes réponses pour filmer mes « aveux » et mon « témoignage » sur un fond bien décoré. A travers cette vidéo, ils voulaient montrer que j’avais été traité humainement dans de bonnes conditions et dans un bon environnement, ce qui n’est pas vrai, puisqu’ils ont restreint mes activités, m’ont interdit de contacter ma famille et m’ont gardé à l’isolement. Cependant, ils m’ont traité légèrement mieux que la police secrète en général, et leurs enquêteurs se sont comportés un peu mieux que les précédents. Je pense que la couverture médiatique a changé leur attitude.

Ils ont filmé plusieurs fois et choisi la meilleure prise. Ils m’ont ensuite demandé d’écrire une lettre, une « demande de sortie anticipée » pour « éviter les foules à la frontière avec Hong Kong ». Quand j’ai eu fini, ils ont immédiatement remballé leurs affaires, ils m’ont rendu mon téléphone, mon sac, mes vêtements, et mes lunettes, je pouvais enfin voir clair. Ils m’ont escorté à l’extérieur du centre de détention à environ 5h30 du matin le 24 août. Environ dix policiers haut gradés et gardes m’ont accompagné à la sortie principale.

Environ sept agents en civil (qui ne portaient même pas de badge) entouraient deux taxis électriques garés à l’extérieur dans l’attente de ma sortie. Ils m’ont fait monter dans le premier taxi, deux d’entre eux se sont assis à mes côtés et un autre à côté du chauffeur tandis que les autres s’installaient dans le second taxi. Ils sont restés silencieux tout le trajet. Après trente minutes de voiture, ils m’ont déposé sur le parking de la frontière de Luohu où dix policiers en uniforme et en civil m’attendaient. Certains portaient une caméra pour filmer la scène.

Ils m’ont accompagné jusqu’à la frontière où les gens qui empruntaient le même chemin me regardaient avec étonnement, j’avais l’air d’un grand criminel, ce qui me mettait mal à l’aise. Ils m’ont escorté en me faisant suivre une file spéciale et ont arrêté de me suivre sur le pont en direction de Hong Kong au-dessus de la rivière de Shenzhen.

J’ai pu enfin contacter ma famille, mes amis proches, ma copine. J’ai pris le train pour Kowloon et suis resté à l’hôtel quelques jours ; la police secrète ayant l’adresse de mon domicile et de ma chambre d’étudiant, je ne m’y sentais pas en sécurité. Des employés du consulat britannique sont venus me voir.

Plus tard dans la semaine, mon bureau a envoyé une voiture diplomatique pour me conduire au consulat, et j’ai fait un débriefing de ma détention avec des hauts fonctionnaires du consulat. La sécurité de l’ambassade/consulat m’a dit de me méfier des gens louches qui pourraient me suivre, en particulier de ceux qui portent des bracelets.

Étant donné les menaces qui pèsent sur moi (la police secrète m’ayant affirmé qu’elle pouvait m’enlever à Hong Kong et me ramener en Chine continentale à tout moment si je ne me conduisais pas comme il faut ou si je dévoilais les motivations politiques ou les intentions cachées qui avaient présidé à mon arrestation), le consulat m’a accordé plusieurs mois de congés payés et j’ai fui à l’étranger, vers un pays tiers pour raisons de sécurité.

Avant de quitter Hong Kong, je devais annuler mon avis de disparition à la police de Hong Kong. Deux policiers débutants et un policier chevronné se sont occupés de mon dossier. L’un des juniors m’a appelé le jour même de ma libération et m’a demandé de venir faire annuler le dossier quand je me sentirais prêt à le faire. Ils se sont comportés de façon gentille et compréhensive, m’ont conseillé de le faire dans un endroit privé et sûr pour éviter la presse et l’attention du public. Ils ont envoyé une voiture me chercher devant l’école primaire catholique de Yaumati. Quand j’y suis allé en taxi, j’ai vu un homme louche qui portait un bracelet et qui regardait autour de lui, sa camionnette était garée juste derrière la voiture de police. Les trois policiers sont descendus et m’ont montré leur badge, je leur ai dit que je ne me sentais pas en sécurité et j’ai pris un taxi pour aller au commissariat de Yau Ma Tei moi-même. Les policiers m’ont répondu qu’ils comprenaient mon inquiétude et ont accepté de me retrouver plus tard au commissariat. Quand je suis sorti du taxi devant l’entrée principale, il y avait un autre homme louche portant un bracelet ; il était adossé au mur et regardait son téléphone. Il n’y a pas grand-chose à côté du commissariat, ni commerces, ni établissements, ni résidences. Je soupçonne ces deux hommes d’être des agents chinois sous couverture essayant de me surveiller, c’était un avertissement explicite pour me rappeler que je ne devais rien dire à la police de Hong Kong sur ma détention en Chine, pour que rien ne soit enregistré sur les papiers officiels et les rapports de police.

A l’intérieur du commissariat, j’ai rencontré le trio chargé de mon dossier. Ils m’ont invité dans leur salle d’interrogatoire (qui est nettement plus humaine que celle de Chine continentale, au moins n’y-a-t-il ni « chaise du tigre » ni « cellule » dans la pièce). Ils m’ont demandé ce qui s’était passé et ce que j’avais enduré depuis que j’avais disparu, ce à quoi j’ai répondu : « Désolé, mais je ne peux pas le dire. » Le policier chevronné a reformulé la question : « Puis-je vous demander si vous ne voulez pas le dire ou ne pouvez pas le dire ? » J’ai répondu : « Je ne peux pas le dire. » Ils ont hoché de la tête, montré qu’ils comprenaient, ils ont ensuite rempli les papiers et finalement annulé mon dossier de « personne disparue ». Ils sont restés polis et respectueux.

Après avoir annulé mon dossier de disparition, j’ai quitté Hong Kong pour un pays tiers, j’ai trouvé un accord avec le gouvernement britannique sur ma démission. On m’a demandé de démissionner en novembre 2019, ce qui a mis fin à ma période d’environ deux ans de bons et loyaux services.

Je cherche à obtenir l’asile politique, à trouver un pays d’accueil, un permis de séjour pour avoir le droit de travailler ou de faire des études. Je ne peux pas faire grand-chose sans soutien. Je suis pour le moment vulnérable et sans protection. Je vais essayer de gagner ma vie avec l’aide de la société civile – j’espère que la société civile pourra m’aider à revenir à une vie normale et à me présenter à nouveau sur le marché du travail. Pour l’heure, mon avenir est toujours précaire et incertain.

Je n’abandonnerai pas mon combat pour les droits de l’homme, la liberté et la démocratie, je le poursuivrai ma vie durant. Peu importe le danger, les discriminations et les représailles auxquelles je m’expose. Peu importe que ma réputation soit compromise. Peu importe que mon futur soit de figurer sur une liste noire, stigmatisé et ruiné.

Traduction : Béatrice Desgranges