« La France devrait arrêter de vendre des armes antiémeutes à la police de Hongkong »

« La France devrait arrêter de vendre des armes antiémeutes à la police de Hongkong »

Propos recueillis par Jérémy André
Entretien avec Agnès Chow, 22 ans et meneuse du mouvement de protestation


« Je sors de cours, j'ai couru directement jusqu'ici, désolé pour le retard ! » Même si l'on sait qui est Agnès Chow, très jeune égérie de la révolution des parapluies de 2014, et une des principales activistes du mouvement de 2019, rencontrer l'étudiante menue et souriante qui s'attaque avec ses amis à la Chine de Xi Jinping n'en surprend pas moins. Rodée depuis ses 15 ans aux interviews, elle commande un milk-shake banane et confesse : « Je n'aime pas les études », avant de dérouler une analyse politique implacablement argumentée, digne d'un militant accompli.

Elle revient de l'étranger, où les principales figures pro-démocratie de Hongkong ont mené une rapide tournée pour chercher des soutiens. Et elle s'apprête à rejoindre ses camarades dans les rues, désormais battues quotidiennement par les manifestants. À l'approche du 1er octobre, jour de commémoration de la proclamation de la République populaire de Chine par Mao en 1949, les Hongkongais sont bien décidés à renouveler les rassemblements monstres de l'été pour faire entendre leurs voix et gâcher les célébrations de Pékin.

Le Point : Après des semaines de violence contre les manifestants, les grands rassemblements attendus ces prochains jours semblent cruciaux. Qu'est-ce que cette période signifie pour le mouvement pro-démocratie de Hongkong ?

Agnès Chow : Ce 28 septembre, nous fêtons le cinquième anniversaire du mouvement des parapluies. Et le 1er octobre, Pékin veut célébrer les 70 ans de la République populaire de Chine. Entre ces deux dates, nous organisons des manifestations quasi tous les jours. Je m'attends à ce que les violences policières s'accroissent, surtout le 1er octobre, parce que c'est la fête nationale chinoise. Je crois qu'ils vont employer en masse des lances à eau, des policiers et même des triades contre nous. Les mafias de Hongkong ont des liens avec le continent, elles ont de très bonnes relations avec le gouvernement de Pékin et avec la police de Hongkong.

Quel message voulez-vous porter, malgré ces menaces ?

Le plus important, c'est de rappeler nos cinq exigences aux autorités. En particulier le rejet complet de la loi d'extradition [qui permettrait à Pékin d'arrêter et de juger des Hongkongais, NDLR] qui a déclenché nos manifestations. Certes, [la cheffe de l'exécutif hongkongais] Carrie Lam a promis de le faire, mais elle n'a pas encore été effectivement rejetée. Cela ne pourra être concrétisé qu'avec la reprise de la session du conseil législatif en octobre. Une autre de nos exigences est de lancer une enquête indépendante sur les violences policières. La police est devenue complètement incontrôlable. Elle peut faire ce qu'elle veut, arrêter, attaquer, harceler sexuellement, sans porter aucune responsabilité légale. Le gouvernement de Hongkong n'ose plus la critiquer et ne cesse au contraire de la protéger [les autres exigences des Hongkongais sont : l'abandon de la qualification d'« émeutiers » contre les manifestants ; l'amnistie des citoyens arrêtés ; le suffrage universel direct, NDLR].

Que pensez-vous du 70e anniversaire de la République populaire de Chine ?

Je ne pense pas que ce soit un jour qui mérite célébration. Ce n'est pas juste que nous, les Hongkongais, nous fassions face au même moment à une répression politique par le gouvernement de Pékin, qui n'a jamais tenu ses promesses quant à l'autonomie en principe accordée lors de la rétrocession de 1997. Il faut aussi et surtout se rappeler que la situation est pire dans d'autres lieux en Chine, comme au Xinjiang [la province peuplée de musulmans ouïgours massivement internés depuis 2014, NDLR] et au Tibet. La répression y est bien plus sévère qu'ici, avec des camps de concentration, la persécution des musulmans et d'églises chrétiennes. Cela n'a pas de sens de célébrer un régime aussi autoritaire !

Sans parler d'un nouveau « Tian'anmen », comment éviter un dénouement tragique, une répression massive, avec des arrestations par milliers et la fin de la liberté d'opinion à Hongkong ?

Si Pékin décidait d'envoyer des troupes ou d'écraser le mouvement, ce serait une tragédie, la fin de Hongkong. Notre cité, fondée sur le principe d'« un pays, deux systèmes », notre État de droit, notre statut social de place financière internationale, tout cela sera terminé. Un gouvernement qui se respecte n'emploie pas ce genre de méthode ultra-dure pour réprimer les opinions des citoyens ! Mais si le gouvernement chinois pense qu'il peut juste envoyer des troupes, il devrait y réfléchir à deux fois : Hongkong a un statut très spécial, son rôle économique, et c'est la seule ville du territoire chinois, qui a une économie totalement libre, avec l'État de droit. Je continue de croire que Hongkong reste très important économiquement pour la Chine. Enfin, celle-ci doit prendre en compte les réactions internationales, particulièrement avec la guerre commerciale en cours avec les États-Unis.

Mais plus le mouvement dure, plus Pékin risque d'être tenté. Avez-vous une stratégie pour l'en dissuader ?

Nous avons besoin de la pression de la communauté internationale. Parce que la manière d'éviter une tragédie n'est pas d'arrêter le mouvement. Si nous abandonnons, nous connaîtrons une fin tout aussi tragique qu'une répression sanglante. Hongkong deviendra un État policier. Elle l'est déjà presque devenue. Même la cheffe de notre exécutif, Carrie Lam, ne peut plus critiquer la police. La liberté, la démocratie, les droits de l'homme, le droit d'exprimer son opposition au gouvernement, disparaîtront, si nous laissons passer cette chance. Beaucoup de Hongkongais disent que c'est peut-être le dernier grand mouvement de Hongkong. C'est pourquoi nous devons insister ! Nous ne pouvons baisser les bras. Bien sûr, nous ne souhaitons pas une tragédie, des morts, des sacrifiés pour le mouvement.

Comment avez-vous commencé à vous engager ?

C'était en 2012, lors du mouvement contre le programme d'éducation patriotique. Je viens d'une famille qui n'a aucun engagement politique. Mais je suis tombée sur la page Facebook de Scholarism, une organisation étudiante qui militait contre cette nouvelle discipline que voulait imposer Pékin. Il y avait une photographie des militants de l'association. J'ai voulu savoir ce que cela faisait de s'investir. Depuis, je n'ai plus décroché.

Vous avez seulement 22 ans désormais. Qu'est-ce qui motive des jeunes, dont beaucoup d'adolescents, à combattre sans relâche un des États autoritaires les plus puissants de la planète ?

Ces mouvements de grandes échelles provoquent chez beaucoup d'entre nous des sortes de révélations politiques, comme cette année sur le suffrage universel ou ce que nous proposons à Demosisto, un référendum sur l'autodétermination. Nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvons pas laisser les générations futures et nos vies sous le contrôle de Pékin. Ce n'est pas juste une question de politique, mais de vie quotidienne, qui touche tous les sujets, en particulier l'aménagement de notre territoire, l'habitat…

Et ce qui nous a aussi tous frappés, et pas seulement la jeune génération, c'est de voir notre autonomie être érodée morceau par morceau. Le gouvernement chinois intervient de plus en plus. Il dicte les élections. Et certaines affaires ont choqué l'opinion, comme en 2015 celle de la disparition de cinq libraires de Causeway Bay [le grand quartier de boutiques de Hongkong, NDLR], qui vendaient des livres critiques envers la Chine communiste. On avait découvert qu'ils avaient été enlevés et emprisonnés en Chine continentale. Or, à Hongkong, nous devrions avoir une pleine liberté de publication. Ce sont des enlèvements politiques ! Un autre cas qui nous a éveillés est la disqualification des nouveaux élus d'opposition, en 2016. Moi-même, ils m'ont empêchée de me présenter.

Même si le système vous a empêchée de vous présenter, pensez-vous encore pouvoir le changer de l'intérieur ?

Changer les institutions de l'intérieur est très difficile. La Chine gardera toujours le contrôle sur le conseil législatif. De plus en plus de candidats et d'élus pro-démocratie seront disqualifiés. On peut s'y attendre pour les élections locales de novembre. Le mouvement social peut produire plus de changements, quand les institutions paraissent ainsi totalement sans espoir.

Vous revenez, avec d'autres activistes, d'une tournée à l'étranger, pour chercher le soutien d'États asiatiques et occidentaux. Qu'en avez-vous ramené, concrètement ?

La proposition de loi pour les droits de l'homme à Hongkong qui se prépare aux États-Unis est très importante. Ce n'est pas juste le résultat de cette tournée, mais d'un travail de long terme. Nous avons commencé à aller aux États-Unis en 2015 pour y pousser l'idée de cette loi. À cette époque, personne ne s'intéressait à Hongkong. Par ailleurs, grâce à nos efforts, des leadeurs mondiaux parlent de notre situation en public, comme Donald Trump. Le Premier ministre japonais Shinzo Abe a même osé l'évoquer face à Xi Jinping en juin !

Pourquoi n'avez-vous pas pensé à passer en France, la « patrie des droits de l'homme », dans la période récente ? N'en attendez-vous rien ?

L'Union européenne est dans son ensemble très importante. Et je pense que l'Europe devrait faire quelque chose. Mais à ce stade, nous n'avions pas beaucoup de temps, c'est pourquoi nous nous sommes concentrés sur les États-Unis. L'Allemagne, le Royaume-Uni et la France sont aussi importants. D'ailleurs, la police hongkongaise s'équipe auprès de certains de ces pays, comme le Royaume-Uni et les États-Unis…

Et la France…

Oui. Nous appelons donc ces pays à arrêter de vendre à la police hongkongaise des armes et de l'équipement. Et à prévoir des sanctions aux stades suivants.

N'est-ce pas risqué aussi d'obtenir le soutien des États-Unis ? Cela nourrirait la propagande chinoise qui voit en vous un instrument de puissances étrangères.

La Chine ne respecte de toute manière jamais les droits de l'homme. Hongkong est important non seulement pour ce mouvement cette année, mais parce que c'est la ligne de front de ce combat pour les droits de l'homme en Chine, le seul endroit dans le pays où un mouvement démocratique peut exister. Quant au risque d'être vu comme un instrument d'une puissance étrangère ? Même si nous ne faisions rien, ils le diraient aussi ! Ils le disaient déjà quand nous nous contentions de voyager à l'étranger, sans mener une campagne publique. La Chine n'est pas un pays qui parle de faits.

Mais une autonomie avec un État centralisé et autoritaire comme la Chine est-elle vraiment possible ? N'appelez-vous pas en fait à l'indépendance ?

Si l'on réfléchit ainsi, on en arrive à dire que la démocratie elle-même et le suffrage universel sont impossibles ici, parce que nous sommes en Chine. Et on baisse les bras ! Bien sûr, il s'agit d'un État autoritaire extrêmement puissant. Mais il s'agit de la dignité et de la vie quotidienne des Hongkongais. Nous n'avons pas le droit d'abandonner.

Le point -- 28/09/2019