Bébés sur mesure, obsession pour l’eugénisme... Les mystérieuses implications de Jeffrey Epstein dans la communauté scientifique

Bébés sur mesure, obsession pour l’eugénisme... Les mystérieuses implications de Jeffrey Epstein dans la communauté scientifique

Steve Tenré

RÉCIT - Le financier a multiplié les contacts et les dons auprès de chercheurs de renommée internationale. Il montre dans de nombreux mails, consultés par Le Figaro, une fascination pour l’«amélioration» de l’ADN humain.

https://www.lefigaro.fr/international/bebes-sur-mesure-obsession-pour-l-eugenisme-les-mysterieuses-implications-de-jeffrey-epstein-dans-la-communaute-scientifique-20260213


Depuis la récente déclassification par le ministère américain de la Justice de quelque trois millions de documents liés à Jeffrey Epstein, pas un jour ne passe sans que ne soient révélées les insidieuses relations qu’entretenait le pédocriminel avec tout le gotha mondial. Personnalités politiques (Bill Clinton, Steve Bannon, Jack Lang...), hommes d’affaires (Bill Gates, Peter Thiel...), musiciens et diplomate français (Simon Ghraichy, Frédéric Chaslin et Fabrice Aidan)... Le petit jeu d’influence du financier américain, retrouvé mort dans sa cellule de prison en 2019, s’étendait en réalité encore plus loin, et dans un domaine que l’on aurait difficilement soupçonné: le monde de la recherche et de la science.


D’après pléthore de courriels longuement consultés par Le Figaro, l’entremetteur multipliait de son vivant les liaisons avec de très nombreux chercheurs de renommée internationale, même après sa condamnation pour prostitution infantile en 2008. Des écrits par centaines qui dressent le portrait d’un homme non seulement obsédé par le corps humain, mais également obnubilé par l’«amélioration» de notre génome. 


Pour satisfaire sa curiosité et ses désirs transhumanistes, Epstein s’entourait de certains des plus grands scientifiques de la planète. En 2006 déjà, le financier avait organisé une conférence à Saint Thomas, dans les îles Vierges britanniques, à quelques noeuds seulement de son île, sur laquelle il amenait des filles mineures pour les abuser sexuellement. Parmi les invités de cette conférence, Stephen Hawking et Kip Thorne, reconnu pour ses travaux sur les ondes gravitationnelles. Si la réunion devait à l’origine aborder l’astrophysique, elle a vite dérapé sur le sujet de l’ADN, d’après le New York Times, qui cite un participant à cette conférence.


Une marotte qu’Epstein n’abandonnera jamais. Dix ans plus tard, le 8 février 2016, il rédige un mail au linguiste de renom Noam Chomsky. Après lui avoir proposé un séjour sur son île, où l’entremetteur amenait des filles mineures pour les abuser sexuellement, il évoque l’idée d’«ajuster» un ensemble de «gènes» chez les Afro-Américains. «Tu m’as encouragé à examiner les données sans aucune retenue: les prêts immobiliers, les inégalités, les opportunités», écrit Epstein. «L’écart de score (entre les) Afro-Américains (et le reste de la population) est bien documenté. Améliorer les choses pourrait nécessiter d’accepter certaines vérités inconfortables», poursuit-il. 


Ce à quoi Chomsky répond, de façon détaillée, à de multiples reprises: «L’explication, la plus probable, selon moi, est celle que j’ai esquissée: les trajectoires vraisemblablement différentes d’un enfant comme moi et d’un homologue issu d’une famille de Philadelphie appartenant à un groupe qui, pendant 400 ans, n’a eu qu’une chance de deux ou trois décennies d’entrer dans la société dominante, puis a dû vivre avec l’héritage constant d’un racisme misérable. Quelques familles ont échappé à cet héritage - Thurgood Marshall, Condoleezza Rice - mais, dans ces circonstances, il n’est pas surprenant qu’elles aient été peu nombreuses.» Et d’ajouter que cette idée d’ajustement de gênes était «presque inconcevable. Mais si cela pouvait être fait, je pense qu’il y aurait des usages bien plus importants - par exemple modifier les gènes responsables d’une sauvagerie délibérée et d’un manque de souci pour le bien-être, voire pour la sécurité de la population».


Le 23 juillet 2016, Epstein s’entretient avec le chercheur en technologie allemand Joscha Bach. Ce dernier lui suggère dans un long message que le cerveau des enfants noirs «est plus lent à apprendre des concepts de haut niveau», mais cela leur permet d’adopter un «mode de vie plus axé sur la chasse et la course». Epstein ne répond pas sur le sujet précisémment, mais estime dans un mail peu clair que «le cerveau serait le noyau de la “cellule humaine” (...) L’argent est utilisé comme signal, tout comme le langage parlé. Que signifie le comportement social? C’est la coordination des cerveaux individuels.»


Plus tard, le 21 juillet 2018, un investisseur, Bryan Bishop, lui annonce vouloir lui poser une «série de questions», concernant son implication potentielle dans un projet de «bébés sur mesure». Le projet eugéniste a été publiquement documenté par le MIT. «La plupart de ces questions portent sur tes exigences en matière de confidentialité et de discrétion, en particulier vis-à-vis du risque pour ta réputation, ainsi que sur ton implication financière éventuelle», écrit Bishop. «Je propose un autre appel lundi après-midi pour discuter de ces points.» Le pédocriminel acceptera, et dira n’avoir «aucun problème à investir» dans le projet.


Entre 2008 et 2013, Epstein multiplie aussi les échanges avec Nathan Wolfe, virologue américain reconnu et professeur de biologie humaine à l’université de Stanford. Les deux hommes abordent en long, en large et en travers la libido feminine. Le 14 juillet 2010, le fondateur de Metabiota, qui offre ses services au gouvernement américain, lui indique qu’il travaille sur différentes recherches, «visant à prédire les trajectoires de l’évolution virale ; à développer un viagra féminin ; à augmenter le métabolisme intestinal (perte de poids) ; et à prédire les pandémies». En mai 2013, Wolfe dit s’enthousiasmer sur une «hypothèse de virus d’excitation», après une étude «liant directement le comportement sexuel à la diversité microbienne». Il sollicite ensuite un «financement» d’Epstein.


Car c’est ainsi que le financier est parvenu à multiplier les relations dans le milieu scientifique: en distribuant son argent à tout va. À titre d’exemple, il a donné pas moins de 800.000 dollars au Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Cambridge - ce qui a d’ailleurs entraîné la démission de deux chercheurs de l’université, outrés qu’elle fasse affaire avec le délinquant sexuel. À travers sa Jeffrey Epstein VI Foundation, il a donné des fonds à la ligue américaine contre le cancer ou soutenu les travaux du scientifique Marvin Minsky dans l’intelligence artificielle. Il a également fait un chèque de 30 millions de dollars à Harvard, notamment pour financer les travaux du célèbre mathématicien Martin Nowak.


Les liens d’Epstein avec celui-ci sont particulièrement troubles. Les documents nouvellement publiés ont effectivement mis au jour un drôle de courriel, en 2002, adressé par le scientifique à Ghislaine Maxwell, complice d’Epstein. «Chère Ghislaine, merci encore pour ton incroyable hospitalité.

Je suis vraiment désolé de t’avoir causé tant d’inquiétude et d’avoir gâché cette journée. Je suis tellement heureux de n’avoir tué personne

Ma perspective de la vie a changé, d’une certaine manière...» Le 10 mars 2014, le savant envoie un message énigmatique au financier: «Notre espionne a été capturée, après avoir accompli sa mission». «Tu l’as torturée?», réplique Epstein. Il est impossible pour l’heure de savoir la teneur précise de cette discussion.


Selon un document consulté par Le Figaro, le financier tenait à jour une liste de 30 éminents scientifiques. Il échangeait très régulièrement avec chacun d’entre eux. Et ce, malgré sa condamnation en 2008. Parmi eux, une certaine Lisa Randall, visiblement habituée à Paris. Cette physicienne spécialisée dans les particules, professeur à Harvard, apparaît à près de 5700 reprises dans les mails. Elle et Jeffrey ont multiplié les rencontres, et ce, même sur l’île du financier, en 2014. Quatre ans plus tôt, Randall et Epstein ironisaient sur l’assignation à résidence du pédocriminel, consécutive à sa condamnation pour «racolage de mineures» en 2008. «Que fais-tu (quand tu vas) à Paris?», lui demande-t-elle le 27 juillet 2010. «Je me complais dans l’art», répond-il. «Sérieusement, tu fais le touriste?» «J’ai un appartement là-bas. Y a-t-il des personnes de mon âge que je devrais rencontrer?», questionne Epstein. Ce à quoi rétorque Randall: «Wow, tu n’en as pas marre des assignations à résidence?» Auprès du Harvard Crimson le 1er février 2016, l’enseignante s’est dite «consternée par l’ampleur totale des accusations portées contre» Jeffrey Epstein et «regrette profondément d’avoir maintenu le contact.»


Parfois, Epstein agit comme entremetteur, notamment lorsqu’un journaliste du Huffington Post tente de contacter Hawking par son biais. D’autres fois, il tente de couvrir ses amis scientifiques des accusations qui planaient sur leurs têtes. Ainsi, le 11 et le 12 janvier 2015, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell qualifient, auprès de plusieurs contacts, de «mauvaise blague» les rumeurs parues dans la presse locale, concernant Stephen Hawking étant impliqué dans une «orgie avec des mineurs». Epstein envoie à sa complice Ghislaine Maxwell, évoquant une personne inconnue: «Tu peux offrir une récompense à n’importe lequel de ses amis, connaissances ou membres de sa famille qui aiderait à prouver que ces accusations sont fausses». «C’est une très mauvaise idée, donc je ne le ferai pas», rétorque Maxwell, ce à quoi répond Epstein: «C’était une blague». «Je suis dans une très mauvaise position en ce moment, je suis hermétique aux blagues», estime enfin Maxwell.


Nous avons également repéré des échanges avec le physicien théoricien Lawrence Krauss, auteur de plusieurs livres à succès mais évincé de son poste au sein de l’université d’État de l’Arizona après des accusations de harcèlement sexuel. En 2018, Krauss s’exprime à ce propos dans la presse locale. La réaction de Jeffrey Epstein ne se fait pas attendre. «LAWRENCE. J’ai été clair depuis le PREMIER JOUR. Tu dois protéger les joyaux de la couronne: ta relation avec l’université. Au lieu de cela, avec l’aide de ton épouse totalement inexpérimentée mais bien sûr pleine de bonnes intentions, tu te concentres sur tes émotions à très court terme. Je ne dicte évidemment pas tes actions. Mais je t’ai fait part de plusieurs années d’expérience dans ce domaine, que tu continues d’ignorer. Lettres de soutien d’amis. (...) Ton interaction avec un témoin. (...) Tout cela montre une perte de concentration. (...) RÉVEILLE-TOI! La vidéo de cette fille a été vue plus de 30.000 fois», écrit-il le 20 mars 2018. Epstein tenait tant à la réputation de Krauss pour une bonne raison: il lui avait précédemment donné a minima 250.000 dollars pour la constitution d’une organisation de sensibilisation à la science, selon des documents révélés par l’administration américaine.


Bien d’autres noms sont cités: l’ancien économiste de Barack Obama Lawrence Summers, le psychologue Steven Pinker, le neurologue portugais Antonio Damasio... Figurer dans les mails d’Epstein ne vaut pas pour preuve de culpabilité. Toujours est-il que le nombre de connexions d’Epstein dans le milieu scientifique a de quoi interroger: a-t-il impulsé un quelconque projet, ou servait-il uniquement de porte-monnaie ?

https://telegra.ph/JE4-02-19

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