Hongkong: derrière la colère, la crise sociale

Hongkong: derrière la colère, la crise sociale

Sébastien Le Belzic


À l’ombre des gratte-ciel du quartier des affaires de Central, plus de 20 % de Hongkongais vivent sous le seuil de pauvreté. Impossible de s’en sortir dans cette ville - l’une des plus chères au monde - lorsque l’on gagne l’équivalent de 450 euros par mois, le minimum social. Pour tenter d’y répondre, le gouvernement a promis 2 milliards d’euros le mois dernier. «Quand on fait face à un typhon, il faut être prêt», a déclaré le ministre des Finances, Paul Chan Mo-po. Une façon selon lui de tenter d’apaiser la colère des jeunes Hongkongais qui ne faiblit pas. Elle n’est pas seulement politique, mais aussi économique. Les mesures annoncées concernent surtout des bourses aux étudiants et des subventions aux familles les plus pauvres.

À 38 ans, Zhang Weini ne manifeste pas. Elle est trop occupée à nourrir ses quatre enfants en attendant depuis six ans un logement social. Un tiers des Hongkongais vit dans un HLM, mais il faudrait en construire deux fois plus dans une ville où le coût de l’immobilier a augmenté de 400 % en quinze ans. «Ce n’est pas une vie pour mes enfants, se lamente-t-elle. On doit vivre ainsi parce que le gouvernement ne construit aucun logement social. Les aides que je peux recevoir couvrent à peine mon loyer.» Dans son minuscule appartement du quartier populaire de Sham Shui Po, ses enfants dorment à deux par lit. 15 m² qu’elle paye 700 euros avec à peine de quoi régler sa facture d’électricité pour alimenter les ventilateurs. «Lorsqu’il fait plus de 40°, on doit se réfugier dans les centres commerciaux.»

«Des appartements-cercueils» 

Le taux de chômage à Hongkong est très bas. «Trouver du travail n’est pas un problème, explique Ma, 23 ans. Le problème, c’est de gagner assez d’argent pour se loger. Je gagne 2000 euros par mois, mais c’est impossible d’emménager avec ma fiancée. Chacun vit chez ses parents, moi avec mes deux frères dans 25 m².» La question du pouvoir d’achat et du logement n’a pas été évoquée par les manifestants, mais elle est au centre de toutes les discussions. La jeunesse s’estime lésée par un gouvernement local trop proche des tycoons, des milliardaires, et du régime de Pékin. Ce grand écart idéologique ne laisse aucune place à une vraie politique sociale.

«Comment imaginer que dans une ville aussi riche et prospère, plus de 250.000 personnes vivent dans des appartements-cercueils», explique Joey Cheung. Cette travailleuse sociale de l’ONG SoCo vient en aide aux mal-logés. Aujourd’hui, elle rend visite à un vieil homme de 78 ans. Son logement? Un lit de 1,20 m de largeur installé dans une pièce sans fenêtre où vivent seize autres personnes. C’est un appartement-cercueil. À ses pieds des sacs plastique avec ses affaires et un petit ventilateur. Chan est un ancien médecin traditionnel chinois arrivé en 1953 du continent avec son père. À Hongkong, il a fondé une famille mais ses deux filles ont grandi et vivent à l’étranger. Quand sa femme est décédée, il s’est installé ici où son lit lui coûte 200 euros par mois, la moitié de sa retraite. «Je suis solidaire des manifestants. Moi aussi je descendrais dans la rue si je pouvais, mais j’ai peur de me faire attraper et de perdre ma retraite. Qu’est-ce qu’il me restera après?»

Une vie de travail pour en arriver là, c’est le sort d’une grande partie de Hongkongais. Le fossé est énorme entre les banquiers de Central au salaire à cinq chiffres et les soutiers du miracle économique hongkongais. «Quand la Chine va complètement nous avaler, explique un étudiant, elle ne s’occupera certainement pas des pauvres de Hongkong. En Chine, il y en a encore plus qu’ici et aucune prestation sociale. Alors bien sûr nous avons peur de l’avenir, de perdre le peu que nous avons et qui déjà ne suffit pas pour vivre décemment.»

La réponse du gouvernement est très loin d’être à la hauteur de ces enjeux. Le ministre des Finances a promis un mois de loyer gratuit aux locataires des HLM et une réduction de 220 euros sur les factures d’électricité de près de un million et demi de Hongkongais. Zhang espère pouvoir en bénéficier mais doute que sa situation s’améliore durablement. «On m’a dit que je devrais attendre encore cinq ans au moins pour avoir un HLM… Mon aîné a 16 ans, j’espère pouvoir lui offrir des études convenables, mais tout ce que je lui souhaite, c’est de quitter cette ville. Je ne peux pas imaginer qu’il puisse construire une famille et vivre dans ces conditions. On dit que Hongkong est la perle de l’Asie, mais franchement, regardez comment nous vivons, c’est inhumain.» Un récent sondage indique que la grande majorité des manifestants sont des étudiants issus des classes moyennes. Ils représentent les forces vives, mais sont les plus inquiets pour l’avenir de leur cité. Les enfants de Zhang ne descendent pas dans les rues mais sont de tout cœur avec les manifestants. Ils doutent cependant que quelque chose change un jour. «On nous avait promis le suffrage universel, explique son fils aîné, mais je pense que nous n’aurons jamais l’occasion de voter pour élire nos représentants. S’ils ne sont pas élus par les citoyens de Hongkong, comment pourraient-ils vraiment travailler pour les habitants de Hongkong?»

Le Figaro -- 1/09/2019