Hongkong : la fin d’une exception chinoise ?

Hongkong : la fin d’une exception chinoise ?

Frédéric Lemaître et Florence de Changy
Les Hongkongais, qui manifestent en nombre depuis le mois de juin, redoutent de voir disparaître le principe « un pays, deux systèmes » régissant leur relation avec Pékin et prévoyant une évolution vers la démocratie libérale.


Il fait chaud, très chaud, ce mercredi 7 août 2019 à Hongkong. Trente-quatre degrés. Pourtant, à l’heure de la pause déjeuner, pas moins de 3 000 avocats et magistrats, impeccablement vêtus d’un costume cravate ou d’un tailleur noir, manifestent dans le centre-ville. Une démarche exceptionnelle depuis la rétrocession de la colonie britannique à la Chine, le 1er juillet 1997, mais la deuxième depuis le début de la crise actuelle, début juin.

Mince, très digne, un homme âgé prend la parole. Martin Lee a 81 ans. Avocat, ex-membre du Parlement, il est l’une des grandes figures démocratiques de la ville. « Nous sommes ici pour protéger l’Etat de droit », dit-il. C’est l’un de ses jeunes confrères, l’avocat et député Dennis Kwok, représentant des professions légales au Parlement, 41 ans, qui organisé le rassemblement. Il s’agit de dénoncer l’inculpation pour « émeutes » – passible de dix ans de détention − de 44 Honkongais qui ont manifesté contre le projet de loi sur les extraditions vers la Chine, tandis qu’aucune charge n’a été retenue contre les voyous, suspectés d’appartenir à des gangs mafieux qui, le 21 juillet, dans une station de métro, ont attaqué à coups de matraque des manifestants et des passants qui rentraient tranquillement chez eux.

« L’Etat de droit signifie que nous sommes tous égaux devant la loi », rappelle Martin Lee sous les applaudissements. Les deux hommes ont fait leurs études de droit au Royaume-Uni. L’aîné avant la rétrocession, son cadet après. Ils incarnent cette élite qui soutient aujourd’hui le combat de la jeunesse de Hongkong pour que leur ville ne devienne pas tout à fait chinoise, et qu’elle continue de bénéficier du principe qui la gouverne depuis 1997 : « un pays, deux systèmes », dont l’Etat de droit constitue la pierre angulaire.

« Ce principe, c’est notre trésor. Et tout le monde en profite. Y compris Pékin, qui n’a pas besoin d’une ville chinoise supplémentaire », veut croire Felix Chung, qui dirige le Parti libéral. Il se définit comme centriste : il soutient le gouvernement de Hongkong mais ne cache pas son désarroi actuel. Les députés de l’opposition sont plus sévères quant à l’érosion de ce principe. « Nous en sommes à 1 pays, 1,1 système », estime Claudia Mo, une des figures de l’opposition dont le bureau, situé dans l’aile ouest du Parlement, offre une vue directe sur l’immeuble qui abrite l’armée chinoise.

Une frontière physique

Hongkong est régi par un système unique au monde depuis 1997. Région administrative spéciale (RAS) de Chine, comme sa voisine Macao, elle jouit officiellement d’un « haut degré d’autonomie », sauf en matière de diplomatie et de défense. Elle a son propre système juridique protégé par l’Etat de droit, principe qui, comme dans la plupart des démocraties, place la justice au-dessus des autres institutions. La Région dispose de sa propre monnaie (le dollar de Hongkong), qui est pleinement convertible, à la différence du yuan chinois. Ses habitants possèdent un passeport leur donnant accès à tous les pays du monde – dont 166 sans visa, c’est-à-dire cinq fois plus que ce que permet un passeport chinois.

C’est aussi une frontière physique qui sépare la RAS de la Chine. Hongkong est membre de plein droit d’organismes internationaux – Organisation mondiale du commerce (OMC), Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (Apec), Banque asiatique de développement… − et participe aux Jeux olympiques sous la bannière « Hongkong Chine ». On continue d’y rouler à gauche et, à la différence de la plupart des Chinois, les Hongkongais parlent le cantonais et non le mandarin et écrivent en caractères classiques, tandis qu’ils ont été simplifiés en Chine communiste à partir des années 1950.

De fait, la décolonisation de 1997 s’est déroulée comme prévu par l’ancienne puissance coloniale britannique et la nouvelle mère patrie chinoise : dans le calme, malgré l’exode de milliers de citoyens hongkongais. Depuis, Hongkong n’a fait que croître et prospérer et a prouvé que, contrairement aux inquiétudes des années 1980, capitalisme et « socialisme aux caractéristiques chinoises », selon la formule consacrée à Pékin, pouvaient cohabiter. Peut-on en dire autant du régime chinois de parti unique et de la démocratie libérale hongkongaise ?

Un système ambigu

« [A Hongkong] nous n’avons jamais été autant en démocratie », plaide Regina Ip, présidente du New People’s Party, l’un des plus fervents soutiens de Pékin. « C’est sans doute vrai », reconnaît John Carroll, un historien de l’université de Hongkong. Certes la police réprime les manifestants, mais une partie de ces derniers, qui s’acharnent contre les commissariats, ne reçoit le plus souvent en retour « que » des gaz lacrymogènes. En février, l’ONG américaine World Justice Project, qui publie chaque année un classement des pays en fonction de leur respect du droit (le Rule of Law Index), classait Hongkong au 16e rang mondial, juste devant la France et loin devant la Chine continentale (82e). Et le chef de l’exécutif accepte de se soumettre aux questions acerbes de la presse locale.

Le système politique de Hongkong est ambigu. Alors que le multipartisme est réel, seuls certains membres du Parlement sont élus au suffrage universel. Les autres sont désignés par des corporations professionnelles très majoritairement favorables à Pékin. Et, depuis 2016, le pouvoir n’hésite plus à invalider sous des prétextes juridiques l’élection de députés. Critiquer le Parti communiste est anticonstitutionnel en Chine ; par conséquent, les députés prodémocratie de Hongkong sont sur la corde raide. C’est ce que les juristes appellent « l’utilisation du droit contre la démocratie ». En outre, le chef de l’exécutif est présélectionné par Pékin, avant d’être « élu » par un collège de 1 200 voix, dont les deux tiers sont mécaniquement pro-Pékin.

Un avant et un après Tiananmen

En fait, la mini-Constitution de Hongkong, la Basic Law, prévoyait une évolution vers une démocratie libérale en fonction de modalités précises. Elle indique en effet comme « but ultime » que le chef de l’exécutif soit élu au suffrage universel, mais « sur nomination d’un comité largement représentatif et en respect des procédures démocratiques ». Au lieu de progresser, comme prévu, vers un système plus démocratique, Hongkong paraît au contraire s’en éloigner. Le tournant a été pris avant même 1997 et les espoirs de voir la Chine devenir un Etat de droit à l’occidentale ont disparu sous les chenilles des chars de la place Tiananmen, en juin 1989.

Les dirigeants chinois qui, jusque-là, considéraient les bienfaits que pouvait leur apporter la colonie britannique ont redouté, après Tiananmen, la « contagion démocratique » que la rétrocession pourrait entraîner sur le continent. Les divers mouvements de révolte qui ont agité Hongkong – notamment en 2003, 2012, 2014, 2016 et ceux d’aujourd’hui – ont rappelé à Pékin l’attachement des Hongkongais à leurs libertés et à la démocratie qui leur avait été promise. Et la convergence entre les « deux systèmes », espérée par les initiateurs du principe « un pays, deux systèmes », n’a pas eu lieu.

En 2003, quand le gouvernement a tenté de mettre en œuvre l’article 23 de la Basic Law (une loi de sécurité interdisant toute activité de trahison, subversion, sécession, etc.), les Hongkongais sont descendus en masse dans la rue pour s’y opposer. Ce fut la première déconvenue majeure pour Pékin qui, depuis, rappelle régulièrement aux chefs de l’exécutif successifs hongkongais qu’ils doivent appliquer l’article 23… De leur côté, les partisans de la démocratie réclament que soient respectées des promesses de démocratie également contenues dans la Basic Law.

« Les manifestations massives de 2003 ont incité Pékin à modifier sa stratégie de gouvernance qui, d’une non-ingérence modérée, a opté pour une attitude plus active », note le chercheur Han Zhu, de la faculté de droit de l’université de Hongkong, dans la revue Perspectives chinoises de janvier 2019. Le dernier article de la Basic Law réserve d’ailleurs le droit d’interprétation des autres articles à Pékin, qui a donc le dernier mot. Qu’entend faire la Chine de cette ville-rebelle ?

Inclure Hongkong le plus vite possible

Les dirigeants chinois soulignent régulièrement les limites du « haut degré d’autonomie » dont jouit Hongkong. Celui-ci « est autorisé par le gouvernement central. Il n’est pas inhérent », remarquait, en janvier 2018, Jiang Jianguo, à l’époque directeur adjoint du département de la communication du gouvernement chinois. Pour reprendre une métaphore chère au président Xi Jinping, dans la formule « Un pays, deux systèmes », le pays constitue le tronc et les racines de l’arbre. Et les deux systèmes, les branches et les feuilles. Pékin a-t-il pour autant intérêt à couper cette branche ? Une question éminemment politique, mais aussi économique.

Certes, la part de Hongkong dans l’économie nationale a diminué comme peau de chagrin depuis la rétrocession, passant de 17 % à 3 % du PIB. Son port, longtemps le plus grand du monde pour le transport de conteneurs, a chuté en cinquième position derrière trois ports chinois, dont celui de la ville voisine de Shenzhen, et Singapour. Parallèlement, l’intégration de l’ancienne colonie britannique au sud de la Chine s’est concrétisée au gré de nouvelles infrastructures colossales : autoroutes, ponts, tunnels, métros, trains rapides…

Tout est en œuvre pour inclure le plus vite possible Hongkong dans le grand ensemble chinois. Certains estiment que le projet de « Grande baie », une agglomération pour le moment encore théorique de toutes les grandes villes du sud de la Chine, a pour objectif de noyer la petite Hongkong qui accuse déjà beaucoup de retard, notamment dans le secteur-clé des nouvelles technologies.

L’atout de la « Common Law »

Dimanche 18 août, pendant que les Hongkongais étaient 1,7 million à manifester une fois de plus leur colère, Pékin a d’ailleurs annoncé que Shenzhen, cette ville-frontière au cœur des premières réformes économiques chinoises lancées il y a quarante ans, allait à nouveau bénéficier de statuts juridique, fiscal, voire politique, particuliers. Si les quelque 1 500 multinationales présentes à Hongkong estiment que le principe « un pays, deux systèmes » est menacé, elles pourraient être tentées d’élire domicile à Singapour.

« L’atout le plus important de Hongkong pour le monde des affaires, y compris pour les entreprises chinoises, c’est son système juridique de Common Law qui s’exerce dans un contexte d’Etat de droit, où la crédibilité et la transparence des tribunaux sont garanties. Dans la Common Law, le droit contractuel est prééminent et c’est essentiel pour les entreprises », note Claude Haberer, directeur associé Asie-Pacifique de la banque privée Pictet. C’est pourquoi beaucoup pensent que le Parti communiste chinois, qui a toujours su faire preuve de pragmatisme quand ses intérêts étaient en jeu, hésitera à deux fois avant de « siniser » complètement Hongkong.

La Chine serait en fait la première à en souffrir. Hongkong offre en effet à la « mère patrie », l’une des plus grandes et reluisantes places financières internationales de la planète. Avec environ 4 000 milliards de dollars (3 600 milliards d’euros) de capitalisation boursière, elle rivalise avec New York pour les plus grandes introductions en Bourse et accueille près de 250 banques, dont toutes les plus grandes. Dans ce secteur au moins, Hongkong a su garder son avance et demeure loin devant ses cousines chinoises, en dépit des ambitions nationales affichées pour Shanghaï ou Shenzhen.

Une place de choix pour les entreprises chinoises

Hongkong est d’ailleurs le lieu de prédilection des introductions en Bourse des entreprises chinoises qui, dans leur grande majorité (75 %), l’ont choisie ces huit dernières années. Au jour le jour, la majeure partie des transactions à la Bourse de Hongkong s’effectuent entre sociétés chinoises. Environ 65 % des investissements étrangers en Chine et 65 % des investissements chinois à l’étranger passent par la place de Hongkong. En outre, l’ancienne colonie a joué un rôle de fer de lance dans l’internationalisation de la monnaie chinoise, le CNH (yuan offshore), et continue d’être la première place de conversion.

« Quand une entreprise chinoise a besoin de lever des fonds pour des acquisitions hors de Chine, qu’il s’agisse d’une introduction en Bourse, d’obtenir du crédit bancaire ou d’émettre des obligations sur les marchés internationaux, Hongkong reste la place de choix pour les entreprises chinoises », rappelle le dirigeant de l’une des plus grandes banques de Hongkong, qui souhaite conserver l’anonymat.

« Si le principe Un pays, deux systèmesétait aboli, tout le marché financier s’écroulerait… Ce n’est pas un scénario crédible », ajoute-t-il, affirmant se faire l’écho d’un point de vue quasi général dans le secteur. « Après avoir longtemps joué le rôle d’entrée vers la Chine pour les investisseurs et entreprises occidentales, Hongkong est en passe de devenir davantage un tremplin vers le monde extérieur pour les entreprises et les entrepreneurs chinois », observe Claude Haberer.

Le rôle de coffre-fort pour l’épargne des riches Chinois joué par Hongkong pourrait aussi être un argument discret de dissuasion à une intervention brutale de Pékin, même si tout indique que les plus grosses fortunes chinoises ont compris depuis quelque temps que Hongkong n’assurait plus les mêmes garanties que par le passé. L’absence de contrôle sur les mouvements de capitaux rend très facile le transfert des fonds vers Singapour, Genève ou les paradis fiscaux.

Une partie inégale

Reste que la partie est inégale : dans le pire des cas, la Chine pourrait se passer de Hongkong, alors que l’inverse n’est pas vrai. L’annonce par Pékin, vendredi 9 août, du départ du patron de la compagnie aérienne Cathay Pacific, cotée à Hongkong, est une première qui en dit long sur la volonté actuelle de la Chine de remettre la ville au pas, y compris ses milieux d’affaires. 

Car force est de constater que, même si l’on entend de plus en plus parler le mandarin dans les rues et les commerces de Hongkong, les deux mondes s’éloignent au fur et à mesure que la Chine se replie idéologiquement sur elle-même.

« En 2008, chaque famille de Hongkong a donné de l’argent pour aider les victimes du tremblement de terre du Sichuan. Lors des Jeux olympiques, nous étions fiers des médailles chinoises, même si nous avions nos propres équipes. Ces liens ont tendance à disparaître. Nous voyons moins souvent les membres de nos familles restées en Chine. Les liens se distendent », confie une manifestante.

« Les Hongkongais se bercent de l’idée que c’est grâce à eux que la Chine a décollé. Mais s’ils sont allés en Chine dès la fin des années 1970, c’était comme investisseurs et la plupart y ont fait fortune. C’est donc à eux d’être reconnaissants de ce que la Chine leur a donné et non l’inverse, explique ce familier de la Chine, de Taïwan, de Hongkong et de Singapour.Aujourd’hui, les Chinois sont fous de rage de l’ingratitude des Hongkongais. Ils pensent que Hongkong s’est enrichi grâce à la Chine, que la ville ne serait rien sans la Chine, ce qui est une évidence. » Il ajoute : « Du point de vue de la Chine, Hongkong a toujours été plus riche, plus libre, plus ouverte et développée que n’importe quelle autre ville du pays… Et aujourd’hui, les Hongkongais en veulent encore plus, alors qu’ils contribuent de moins en moins à la croissance du pays. »

Un sondage réalisé par l’université de Hongkong, à la mi-juin, juste après des manifestations d’ampleur historique il est vrai, indiquait que 53 % des habitants interrogés s’identifiaient comme Hongkongais, contre 11 % seulement comme Chinois – le taux le plus bas depuis 1997. Quand on leur demande s’ils sont fiers d’être citoyens chinois, 71 % des Hongkongais répondent par la négative. Un pourcentage qui bondit à 90 % chez les 18-29 ans. Manifestement, le « rêve chinois » promis par Xi Jinping à ses compatriotes ne passe pas la frontière.

Le Monde – 23 août 2019