En Chine, la fabrique de l’opinion

En Chine, la fabrique de l’opinion

François Bougon


Le régime communiste chinois mène une guerre de l’information visant à discréditer le mouvement de protestation à Hong Kong. Cherchant à imposer l’image d’un consensus régnant en Chine sur cette crise, Pékin adopte notamment un discours musclé vis-à-vis des médias étrangers. Explications.


Sous la poigne de fer de Xi Jinping, la Chine est passée maîtresse dans la réécriture de l’Histoire. Les héros révolutionnaires, dépoussiérés, sont de retour, les historiens trop indépendants renvoyés de l’université ou devant les tribunaux. Tout cela au nom du « révisionnisme historique », un concept qui s’applique à tout ce qui s’écarte de la version officielle. Mais cette volonté de maîtrise s’applique également à l’histoire immédiate. Et à cet égard, la crise de Hong Kong est exemplaire. 

L’objectif du parti-État chinois est de bâtir un récit en noir et blanc. La trame en est simple : le peuple uni s’élève face aux manœuvres des indépendantistes de Hong Kong soutenus par leurs misérables alliés, les « forces hostiles » occidentales. Fort heureusement, il fait front derrière le bouclier rassurant du Parti communiste chinois et de son grand dirigeant, le secrétaire général Xi Jinping, qui œuvre au « renouveau national ».

Après avoir imposé un silence médiatique pendant les premières semaines de manifestations – une mobilisation provoquée par la tentative de la cheffe de l’exécutif Carrie Lam de faire adopter un traité d’extradition vers la Chine –, la machine de propagande, dont la pièce maîtresse est le contrôle étroit des médias dans le pays sous l’égide du comité de la propagande du comité central (le « zhongxuanbu ») – s’est mise en branle.

Que ce soit dans les colonnes de la presse du parti, les dépêches de l’agence Chine Nouvelle (Xinhua) ou les journaux de la télévision officielle CCTV – avec sa déclinaison à l’étranger CGTN –, on a exclusivement présenté au public chinois des images de violences de manifestants, en particulier l’agression d’un journaliste du quotidien nationaliste chinois Global Times à l’aéroport de Hong Kong le 13 août.

À cet égard, un passage par le compte Weibo – l’équivalent de Twitter en Chine continentale – du Quotidien du peuple, l’organe officiel du Parti communiste chinois, est édifiant. Un post diffuse une vidéo d’une femme avec sa fille arrachant des affiches des protestataires avec le commentaire suivant : « Au mépris des insultes et des menaces, une maman de Hong Kong arrache les slogans pour l’indépendance de Hong Kong. Soutenez cette maman courageuse, Hong Kong est ma maison, chérissons-le tous ensemble ! »

Ce discours patriotique est omniprésent : le jour de la rentrée des classes, lundi 2 septembre, alors qu’à Hong Kong avait été lancé un mouvement de grève dans les établissements scolaires et les universités, la télévision nationale chinoise célèbre le lever du drapeau devant les écoliers de toute la Chine.

On voit la même scène à Macao, l’ancienne colonie portugaise, élève modèle contrairement à Hong Kong situé juste en face. Dans un reportage diffusé au journal de 19 heures de CCTV1, le grand-rendez vous du soir, on entend un directeur d’un collège de Macao expliquer que ce genre de cérémonie, où l’on chante l’hymne national, a « pour but d’enseigner à nos élèves qu’en tant que Chinois ils doivent connaître leur propre patrie ».

  • Les médias occidentaux rappelés à l'ordre

Ce discours patriotique est nourri de références nombreuses à la grande famille unie, mais toujours menacée, qu'est la Chine. Les manifestants hongkongais sont traités comme des enfants turbulents qu’il s’agit de ramener sur le droit chemin. Le 10 juin, au lendemain d’une manifestation monstre, la cheffe de l’exécutif Carrie Lam, interviewée à la télévision, avait d’ailleurs utilisé cette métaphore, expliquant qu’elle-même était mère de deux enfants, mais que si elle cédait toujours à leurs demandes, ils lui reprocheraient plus tard de ne pas s’être montrée assez ferme…

De ce discours familialiste, jouant sur les émotions, est évacué tout élément d’analyse sur les racines politiques et économiques de la crise. Les manifestants sont des enfants qu’il faut ramener à la raison. Soit par la persuasion… soit par la force. C’est d’ailleurs un autre pan de la couverture des médias officiels : une mise en scène de la mobilisation policière et militaire aux frontières de Hong Kong.

Des vidéos hollywoodiennes, avec musique et démonstration de force, nourrissent une stratégie de la tension destinée à mobiliser les Chinois du continent et à faire peur aux Hongkongais.

Dans ce récit manichéen, les protestataires sont systématiquement assimilés aux partisans de l’indépendance, alors que si ces derniers sont présents dans la mobilisation, ils ne sont soutenus que par une minorité d’habitants du territoire. Les médias officiels évoquent également les « révolutions de couleur », comme en Ukraine, une occasion de dénoncer l’influence des États-Unis et pointer « les forces hostiles étrangères ».

Un classique de la rhétorique chinoise qui occulte les dynamiques propres de la mobilisation hongkongaise et la responsabilité de Pékin dans le déclenchement de la crise : son emprise croissante sur l'ancienne colonie britannique, qui inquiète une grande partie de la population.

Cette maîtrise du récit médiatique à l’intérieur des frontières de la Chine se double d’une offensive à l’extérieur. Tout est fait pour discréditer les médias étrangers, accusés de propager de fausses informations. Il est d’ailleurs intéressant – si ce n’est désolant – de voir à quel point la propagande chinoise utilise pleinement les espaces que lui accorde la liberté d’expression dans les pays démocratiques.

Le tout nouvel ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, s’était distingué dans son précédent poste (au Canada) par son attitude agressive envers les journalistes. Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour le voir s’exprimer sur la crise de Hong Kong. Dans une tribune publiée par Le Figaro, il déroule l’argumentaire de Pékin sur les « casseurs » et autres fauteurs de troubles et déplore qu’il n’y ait « plus de liberté d’expression dès lors qu’on parle de Hong Kong » ! Tout cela en raison de la décision de Twitter et de Facebook de désactiver des comptes « liés à des opérations d’information financées par l’État en Chine continentale »

Par ailleurs, les médias occidentaux ont été rappelés à l’ordre récemment, selon un courrier du ministère des affaires étrangères adressé aux correspondants étrangers et dévoilé par le site Asialyst. En guise de matériel pour une couverture « neutre, objective, impartiale et complète », la directrice générale du département de l’information du ministère, Hua Chunying, a fourni des articles de la presse officielle chinoise totalement sous contrôle…

  • Liberté d’expression « à caractéristiques chinoises »

Dans cette offensive, les organes officiels recyclent des « experts » étrangers, qui reprennent point par point la propagande officielle. L’objectif est de montrer à un public chinois que des « Bairen » (des « Blancs », selon l’expression utilisée en interne par les journalistes chinois) soutiennent la Chine. Par ailleurs, des contre-manifestations sont organisées, comme récemment à Paris, pour intimider ceux qui affichent leur solidarité avec la mobilisation à Hong Kong.

Deux poids, deux mesures. En effet, la liberté d’expression que revendique l’ambassadeur Lu Shaye ne s’applique pas aux Chinois de Chine continentale. Loin de l’image d’une population unie derrière ses dirigeants, on peut discerner des voix qui s’interrogent ou tentent de comprendre ce qu’il se passe à Hong Kong. Des textes circulent sur les réseaux sociaux, vite censurés. Après avoir passé des heures sur les réseaux sociaux chinois, la chercheuse Kiki Tianqi Zhao a relevé, dans un article fort intéressant, publié sur le site ChinaFile, « une gamme d'opinions allant de l'admiration au mépris, en passant par la confusion, voire l'indifférence ».À la mi-août, Chen Qiushi, un avocat qui s’est fait connaître par sa participation à une émission télévisée d’éloquence, s’est rendu en personne à Hong Kong. Reprenant une expression de Mao – « Celui qui n’a pas enquêté n’a pas le droit à la parole » –, il a pu constater sur place à quel point l’image donnée par les médias officiels de son pays ne correspondait pas à la réalité. C’est ce qu’il a dit dans des vidéos postées sur son compte Weibo, censurées par la suite.

Finalement, sous la pression de la police, du bureau de la justice et de l’association des avocats, Chen a dû repartir illico à Pékin. Un nouvel exemple de la liberté d’expression « à caractéristiques chinoises ».

Mediapart -- 6/09/2019