Bonne demonstration naturelle

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Bonne demonstration naturelle
 Que faut-il entendre par « bontĂ© naturelle »? L’expression reçoit-elle un sens univoque ou exige-t-elle certaines modulations tributaires des modifications que l’homme subit au cours de son aventure ? Car qu’il s’agisse de l’homme Ă  l’état de nature ou de l’homme Ă  l’état civil, l’affirmation rousseauiste ne varie pas : l’homme est un ĂȘtre naturellement bon ; mais la bontĂ© de l’homme advenu Ă  son humanitĂ© grĂące Ă  la perfectibilitĂ© ne peut pas se dĂ©cliner dans les mĂȘmes termes que celle du sauvage, « animal stupide et borné » ou « ĂȘtre nul ». L’un dĂ©ploie son existence Ă  un niveau infra-moral, et si l’ instinct qui le meut est innocent , il ne s’ensuit pas que la bontĂ© originelle « se dĂ©duise de l’indiffĂ©rence au bien et au mal, naturelle Ă  l’amour de soi ». Qu’est-ce donc que la bontĂ© de l’homme vraiment homme c’est-Ă -dire de l’ĂȘtre sociable ayant dĂ©veloppĂ© ses lumiĂšres et ses talents ?
S’il n’y a pas de perversitĂ© originelle dans la nature humaine comment rendre intelligible l’existence du mal ? Car Rousseau ne peut pas ĂȘtre accusĂ© d’ angĂ©lisme et sa dĂ©nonciation de la souverainetĂ© du mal dans le monde tel qu’il est, est aussi percutante que son obstination Ă  innocenter la nature. On peut mĂȘme dire que le problĂšme du mal est son problĂšme central et que sa rĂ©flexion indistinctement morale, politique et mĂ©taphysique se dĂ©veloppe comme une thĂ©odicĂ©e. A quoi, Ă  qui attribuer la responsabilitĂ© du mal ? De toute Ă©vidence pas Ă  Dieu car : « Tout est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses : tout dĂ©gĂ©nĂšre entre les mains de l’homme ». Alors si le mal est l’oeuvre des hommes ne faut-il pas l’imputer Ă  une dimension de leur nature et si la mĂ©chancetĂ© a un fondement naturel, ne faut-il pas admettre que l’Auteur des choses est moins bon qu’on ne le croit ? On le voit la problĂ©matique est Ă  la fois anthropologique et thĂ©ologique . Les autoritĂ©s religieuses ne s’y sont pas trompĂ©es. D’oĂč la violence des attaques dont Rousseau est la cible. N’est-il pas coupable de refuser le dogme du pĂ©chĂ© originel ? Car peut-on, sans incriminer Dieu, exonĂ©rer la nature humaine de la responsabilitĂ© du mal ?
  C’est bien ce Ă  quoi s’emploie Rousseau et il ne va pas de soi de concilier les deux formules : « l’homme est naturellement bon » ; « tout dĂ©gĂ©nĂšre entre les mains de l’homme ». Si le mal vient de l’homme et si la nature de celui-ci, dans sa permanence indestructible, est bonne, n’est-ce pas du cĂŽtĂ© du processus par lequel l’homme s’est Ă©loignĂ© de la nature , qu’il faut se tourner pour dĂ©couvrir les sources du mal? L’ histoire et non la nature , le mauvais usage de ses facultĂ©s naturelles et de sa libertĂ© et non l’excellence d’une nature faite Ă  l’image de son Auteur, l’étouffement de l’homme essentiel par la facticitĂ© et la duplicitĂ© de l’homme sociable et non la nature originelle dans son authenticitĂ©, ne sont-ce pas lĂ  les seules vraies racines de la mĂ©chancetĂ© et du malheur ?
s’explique sur le thĂšme de la bontĂ© naturelle de l’homme ;
 La socialitĂ© naissante oĂč la relation humaine rime encore avec une sensibilitĂ© positive. L’ñge des cabanes ou la jeunesse du monde. (Lire aussi sur ce thĂšme L’essai sur l’origine des langues ).
D’autre part les hommes ne sont pas impuissants pour renverser le cours des choses. Une voie de rĂ©demption est pensable dont Rousseau s’est prĂ©cisĂ©ment employĂ© Ă  dĂ©finir les conditions dans Du contrat social et dans Emile ou de l’éducation. « C’est Ă  chercher comment il faudrait s'y prendre pour empĂȘcher de devenir tels, que j'ai consacrĂ© mon Livre. Je n'ai pas affirmĂ© que dans l'ordre actuel la chose fĂ»t absolument possible; mais j'ai bien affirmĂ© et j'affirme encore, qu'il n'y a pour en venir Ă  bout d'autres moyens que ceux que j'ai proposĂ©s ». C’est dire que la solution au problĂšme du mal existe. Elle se trouve dans l’art politique et dans l’art pĂ©dagogique permettant par les moyens appropriĂ©s de sauvegarder dans le citoyen et dans l’ homme la rectitude des mouvements de la nature .
 D’autre part parce que chez l’homme ayant dĂ©veloppĂ© ses facultĂ©s proprement humaines l’amour de soi n’est plus « une passion simple ».
 « C’est du systĂšme moral formĂ© par ce double rapport Ă  soi-mĂȘme et Ă  ses semblables que naĂźt l’impulsion de la conscience » ( Emile, p. 600).
 « Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j’ai raisonné dans tous mes Ă©crits, et que j’ai dĂ©veloppĂ© dans ce dernier avec toute la clartĂ© dont j’étais capable, est que l’homme est un ĂȘtre naturellement bon, aimant la justice et l’ordre ; et qu’il n’y a point de perversitĂ© originelle dans le cƓur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme, savoir l'amour de soi, est une passion indiffĂ©rente en elle-mĂȘme au bien et au mal; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident et selon les circonstances dans lesquelles elle se dĂ©veloppe. J'ai montrĂ© que tous les vices qu'on impute au cƓur humain ne lui sont point naturels ; j'ai dit la maniĂšre dont ils naissent; j'en ai, pour ainsi dire, suivi la gĂ©nĂ©alogie, et j'ai fait voir comment, par l'altĂ©ration successive de leur bontĂ© originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont.
  J'ai encore expliquĂ© ce que j'entendais par cette bontĂ© originelle, qui ne semble pas se dĂ©duire de l'indiffĂ©rence au bien et au mal, naturelle Ă  l'amour de soi. L'homme n'est pas un ĂȘtre simple; il est composĂ© de deux substances. Si tout le monde ne convient pas de cela, nous en convenons vous et moi, et j'ai tĂąchĂ© de le prouver aux autres. Cela prouvĂ©, l'amour de soi n'est pas une passion simple; mais elle a deux principes, savoir l'ĂȘtre intelligent et l'ĂȘtre sensitif, dont le bien-ĂȘtre n'est pas le mĂȘme. L'appĂ©tit des sens tend Ă  celui du corps, et l'amour de l'ordre Ă  celui de l'Ăąme. Ce dernier amour dĂ©veloppĂ© et rendu actif porte le nom de conscience ; mais la conscience ne se dĂ©veloppe et n'agit qu'avec les lumiĂšres de l'homme. Ce n'est que par ces lumiĂšres qu’il parvient Ă  connaĂźtre l'ordre, et ce n'est que quand il le connaĂźt que sa conscience le porte Ă  l'aimer. La conscience est donc nulle dans l'homme qui n'a rien comparĂ©, et qui n'a point vu ses rapports. Dans cet Ă©tat l'homme ne connaĂźt que lui; il ne voit son bien-ĂȘtre opposĂ© ni conforme Ă  celui de personne; il ne hait ni n'aime rien; bornĂ© au seul instinct physique, il est nul, il est bĂȘte ; c'est ce que j'ai fait voir dans mon Discours sur l'inĂ©galitĂ© .
   Quand, par un dĂ©veloppement dont j'ai montrĂ© les progrĂšs, les hommes commencent Ă  jeter les yeux sur leurs semblables, ils commencent aussi Ă  voir leurs rapports et les rapports des choses, Ă  prendre des idĂ©es de convenance, de justice et d'ordre; le beau moral commence Ă  leur devenir sensible et la conscience agit. Alors ils ont des vertus, et s'ils ont aussi des vices c’est parce que leurs intĂ©rĂȘts se croisent et que leur ambition s'Ă©veille, Ă  mesure que leurs lumiĂšres s'Ă©tendent. Mais tant qu’il y a moins d'opposition d'intĂ©rĂȘts que de concours de lumiĂšres, les hommes sont essentiellement bons. VoilĂ  le second Ă©tat.
   Quand enfin tous les intĂ©rĂȘts particuliers agitĂ©s s'entrechoquent, quand l'amour de soi mis en fermentation devient amour-propre, que l'opinion, rendant l'univers entier nĂ©cessaire Ă  chaque homme, les rend tous ennemis nĂ©s les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d'autrui, alors la conscience, plus faible que les passions exaltĂ©es, est Ă©touffĂ©e par elles, et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intĂ©rĂȘts Ă  ceux du public, et tous mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s'accorde avec le sien; aussi cet accord est-il l'objet du vrai politique qui cherche Ă  rendre les peuples heureux et bons. Mais c'est ici que je commence Ă  parler une langue Ă©trangĂšre aussi peu connue des Lecteurs que de vous.
   VoilĂ  Monseigneur, le troisiĂšme et dernier terme, au-delĂ  duquel rien ne reste Ă  faire, et voilĂ  comment l’homme Ă©tant bon, les hommes deviennent mĂ©chants. C’est Ă  chercher comment il faudrait s'y prendre pour empĂȘcher de devenir tels, que j'ai consacrĂ© mon Livre. Je n'ai pas affirmĂ© que dans l'ordre actuel la chose fĂ»t absolument possible; mais j'ai bien affirmĂ© et j'affirme encore, qu'il n'y a pour en venir Ă  bout d'autres moyens que ceux que j'ai proposĂ©s ».
         Rousseau. Lettre à C. de Beaumont. Novembre 1762. La Pléiade, IV, p. 935 à 937.
   La bontĂ© naturelle de l’homme avec son corrĂ©lat : la mĂ©chancetĂ© vient de l’extĂ©rieur , elle est un effet de recouvrement et de corruption du naturel par l’action de causes extĂ©rieures.
   « Tout est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses : tout dĂ©gĂ©nĂšre entre les mains de l’homme » Emile . La PlĂ©iade, T. IV, p. 245.
  Dans sa lettre Ă  l’archevĂȘque de Paris, auteur d’un Mandement (datĂ© du 20 aoĂ»t 1762) critiquant la thĂšse de l’ Emile , Rousseau s’efforce d’élucider ces questions.
   Il s’explique sur le thĂšme constituant la colonne vertĂ©brale de sa pensĂ©e. J’ai toujours dit, rappelle-t-il en substance, que l’homme est naturellement bon. C’est lĂ  mon intuition fondamentale et elle fonde l’unitĂ© de ma pensĂ©e . Encore faut-il la suivre dans la cohĂ©rence de ses dĂ©veloppements. Permettez donc que j’en rappelle les grandes lignes.
   Tel est l’objet de ce passage oĂč le philosophe synthĂ©tise les analyses de ses grands ouvrages et dans un remarquable synopsis de son oeuvre :
 NB : Ce cours ayant pour thĂšme la bontĂ© naturelle, je ne dĂ©velopperai que le premier point de ce texte. Pour avoir une idĂ©e prĂ©cise de la gĂ©nĂ©alogie du mal, il faut lire le Discours sur l’origine de l’inĂ©galitĂ© . Ce texte Ă©claire le sens des deux Ă©tapes que Rousseau distingue dans l’histoire de la socialité :
 1)     La justification de la Providence.
      (NB : Cette justification est l’enjeu de ce que l’on appelle la thĂ©odicĂ©e . Selon la dĂ©finition du LittrĂ© , la thĂ©odicĂ©e est la partie de la thĂ©ologie naturelle qui traite de la justice de Dieu, et qui a pour but de justifier sa providence, en rĂ©futant les objections tirĂ©es de l'existence du mal)
 « Tout est bien en sortant des mains de l’Auteur des choses » proclame Rousseau. Dieu n’est pas responsable. Il est au principe de l’ ordre harmonieux qui rĂšgne dans les ĂȘtres et dans leur rapport tant qu’un Ă©lĂ©ment de dĂ©sordre Ă©tranger Ă  l’ordre naturel ne vient pas dĂ©ranger le bel et bon ordonnancement. Cette affirmation est l’objet d’une vĂ©ritable profession de foi rousseauiste . Il l’expose par la voix du vicaire savoyard, et signifie par lĂ  que la religion naturelle joue un rĂŽle cardinal dans l’architecture de sa pensĂ©e.
     « Je ne vois rien qui ne soit ordonnĂ© dans le mĂȘme systĂšme, et qui ne concoure Ă  la mĂȘme fin, savoir la conservation du tout dans l’ordre Ă©tabli. Cet ĂȘtre qui veut et qui peut, cet ĂȘtre actif par lui-mĂȘme, cet ĂȘtre, enfin, quel qu’il soit, qui meut l’univers et ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins Ă  ce nom les idĂ©es d’intelligence, de puissance, de volontĂ©, que j’ai rassemblĂ©es, et celle de bontĂ© qui en est une suite nĂ©cessaire ». Emile , La PlĂ©iade, IV, p. 581.
   Il ne s’agit pas lĂ  d’une vĂ©ritĂ© rationnellement dĂ©montrĂ©e. La raison a des limites et ne peut pas rendre entiĂšrement raison d’une Ă©vidence donnĂ©e dans le sentiment intĂ©rieur . Mais ce qui est assumĂ© comme objet de foi ne doit pas ĂȘtre contraire Ă  la raison et c’est bien Ă  la raison de son Ă©lĂšve que le vicaire s’adresse afin qu’elle Ă©claire et fortifie le sentiment intĂ©rieur sur ce qu’il est utile de savoir pour bien se conduire. Lorsque « la raison flotte », seule la foi permet de sortir du doute et rien n’est plus important sur le plan moral que de ne pas s’y complaire. Il pourrait servir « l’intĂ©rĂȘt du vice ou la paresse de l’ñme qui nous y laisse ». Ibid. p.567. La foi a donc un intĂ©rĂȘt pratique et c’est parce qu’il en est ainsi que la raison nous incline Ă  nous y soumettre.
   Kant s’est-il reconnu dans ce souci de dĂ©finir une religion dans les limites de la simple raison et dans celui de la fonder sur des exigences morales, toujours est-il qu’il rend un hommage appuyĂ© à Rousseau en le comparant Ă  Newton. « Newton le premier de tous vit l’ordre et la rĂ©gularitĂ© unis Ă  une grande simplicitĂ© lĂ  oĂč avant lui il n’y avait Ă  trouver que dĂ©sordre et multiplicitĂ© mal agencĂ©e, et depuis ce temps les comĂštes vont leur cours en dĂ©crivant des orbites gĂ©omĂ©triques. Rousseau, le premier de tous, dĂ©couvrit sous la diversitĂ© des formes humaines conventionnelles, la nature de l’homme dans les profondeurs oĂč elle Ă©tait cachĂ©e, ainsi que la loi secrĂšte par laquelle la Providence est justifiĂ©e par ses observations ». Remarques touchant les observations sur le sentiment du beau et du sublime . Vrin, p. 84.
   Soulignant le caractĂšre Ă©nigmatique de ce jugement de la part d’un auteur ayant condamnĂ© toutes les formes de thĂ©odicĂ©e (Cf. De l’échec de toutes les tentatives philosophiques dans la thĂ©odicĂ©e ), Cassirer ne peut que saluer la clairvoyance kantienne tant il est vrai que Rousseau s’est efforcĂ© de rĂ©soudre le problĂšme de la thĂ©odicĂ©e, sans imputer l’origine du mal ni Ă  Dieu ni Ă  l’homme pĂ©cheur .
   En un premier sens, le thĂšme de la bontĂ© naturelle est donc une justification de la Providence divine. Au niveau du tout , le monde est en ordre. « Le mal gĂ©nĂ©ral ne peut qu’ĂȘtre dans le dĂ©sordre, et je vois dans le systĂšme du monde un ordre qui ne se dĂ©ment pas » Emile, Ibid. p. 588. Au niveau de la partie , c’est moins Ă©vident car l’homme souffre de certains maux, il craint la mort, redoute la maladie. Mais prĂ©cisĂ©ment « le mal particulier n’est que dans le sentiment de l’ĂȘtre qui souffre ; et ce sentiment, l’homme ne l’a pas reçu de la nature, il se l’est donnĂ©. La douleur n’a que peu de prise sur quiconque ayant peu rĂ©flĂ©chi, n’a ni souvenir ni prĂ©voyance » Emile, Ibid. p. 588.
    « C’est l’abus de nos facultĂ©s qui nous rend malheureux et mĂ©chants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices, qui nous l’ont rendu sensible. N’est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins? La douleur du corps n’est-elle pas un signe que la machine se dĂ©range, et un avertissement d’y pourvoir ? La mort... Les mĂ©chants n’empoisonnent-ils pas leur vie et la nĂŽtre? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre? La mort est le remĂšde aux maux que vous vous faites; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l’homme vivant dans la simplicitĂ© primitive est sujet Ă  peu de maux! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prĂ©voit ni ne sent la mort; quand il la sent, ses misĂšres la lui rendent dĂ©sirable : dĂšs lors elle n’est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d’ĂȘtre ce que nous sommes, nous n’aurions point Ă  dĂ©plorer notre sort; mais pour chercher un bien-ĂȘtre imaginaire nous nous donnons mille maux rĂ©els. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s’attendre Ă  beaucoup souffrir. Quand on a gĂątĂ© sa constitution par une vie dĂ©rĂ©glĂ©e, on la veut rĂ©tablir par des remĂšdes; au mal qu’on sent on ajoute celui qu’on craint; la prĂ©voyance de la mort la rend horrible et l’accĂ©lĂšre; plus on la veut fuir, plus on la sent; et l’on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature des maux qu’on s’est faits en l’offensant. Homme, ne cherche plus l’auteur du mal; cet auteur, c’est toi-mĂȘme Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre te vient de toi. » Emile, Ibid. p. 587. 588
   Bref si l’homme n’avait pas dĂ©veloppĂ© ses facultĂ©s, si son imagination ne lui faisait pas anticiper des maux imaginaires, s’il avait la sagesse de limiter Ă©troitement son prĂ©sent en avant et en arriĂšre, il jouirait dans le contentement de sa propre existence. « Ôtez nos funestes progrĂšs, ĂŽtez nos erreurs et nos vices, ĂŽtez l’ouvrage de l’homme, et tout est bien » Emile, Ibid. p. 588.
  La contrepartie de cette justification de la Providence est la critique du dogme du pĂ©chĂ© originel. Dans sa rĂ©ponse Ă  Christophe de Beaumont, Rousseau commence d’ailleurs par cette rĂ©futation : « Votre unique preuve est de m’opposer le pĂ©chĂ© originel » mais « vous tirez vos preuves de si haut que vous me forcez d’aller chercher aussi loin mes rĂ©ponses. D’abord il s’en faut bien, selon moi, que cette doctrine du pĂ©chĂ© originel, sujette Ă  des difficultĂ©s si terribles, ne soit contenue dans l’Ecriture ni si clairement ni si durement qu’il a plu au RhĂ©teur Augustin et Ă  nos ThĂ©ologiens de la bĂątir ; et le moyen de concevoir que Dieu crĂ©e tant d’ñmes innocentes et pures, tout exprĂšs pour les joindre Ă  des corps coupables, pour leur y faire contracter la corruption morale, et pour les condamner toutes Ă  l’enfer, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage ?Je ne dirai pas si (comme vous vous en vantez) vous Ă©claircissez par ce systĂšme le mystĂšre de votre cƓur, mais je vois que vous obscurcissez beaucoup la justice et la bontĂ© de l’Etre suprĂȘme » Lettre Ă  C. de Beaumont . La PlĂ©iade, IV, p. 938.939.
   Non seulement ce dogme n’est pas clair Ă  la lumiĂšre naturelle mais il n’explique rien car « Nous sommes, dĂźtes-vous, pĂ©cheurs Ă  cause du pĂ©chĂ© de notre premier pĂšre ; mais notre premier pĂšre pourquoi fut-il pĂ©cheur lui-mĂȘme ? Pourquoi la mĂȘme raison par laquelle vous expliquerez son pĂ©chĂ© ne serait-elle pas applicable Ă  ses descendants sans le pĂ©chĂ© originel, et pourquoi faut-il que nous imputions Ă  Dieu une injustice, en nous rendant pĂ©cheurs et punissables par le vice de notre naissance, tandis que notre premier pĂšre fut pĂ©cheur et puni comme nous sans cela. Le pĂ©chĂ© originel explique tout exceptĂ© son principe, et c’est ce principe qu’il s’agit d’expliquer » Ibid. p. 939.
   Or telle est prĂ©cisĂ©ment la tĂąche Ă  laquelle Rousseau a consacrĂ© son intelligence et ses forces. Il n’a eu de cesse de traquer le principe du mal, de dĂ©crire la genĂšse de son empire, et de dĂ©montrer que « tout dĂ©gĂ©nĂšre dans les mains de l’homme » bien que Dieu et la nature humaine soient indemnes de toute responsabilitĂ© dans cette version de la chute. Par quel trait de gĂ©nie a-t-il pu concilier deux propositions apparemment si contradictoires ? Cassirer rĂ©pond : « En plaçant la responsabilitĂ© Ă  un endroit oĂč jamais on ne l’avait cherchĂ©e avant lui, en crĂ©ant en quelque sorte un nouveau sujet Ă  qui il fait porter la responsabilitĂ©, l’ « imputabilité ». Ce sujet n’est pas l’homme isolĂ©, mais la sociĂ©tĂ© humaine
 Ce n’est plus sur lui en tant qu’individu isolĂ©, c’est sur sa crĂ©ation, la communautĂ©, que repose dĂ©sormais le fardeau de la responsabilité » L’unitĂ© chez Rousseau , dans PensĂ©e de Rousseau , Seuil/Point, p. 51.
   IdĂ©e-force du rousseauisme que l’auteur rappelle Ă  plusieurs reprises dans sa lettre Ă  Christophe de Beaumont. Le mal est extĂ©rieur Ă  l’ordre naturel. La mĂ©chancetĂ© n’est pas intĂ©rieure Ă  l’homme, elle lui est « pĂ©riphĂ©rique » selon la judicieuse formule de Jean Starobinski. « Le mal se produit par l’histoire et la sociĂ©tĂ©, sans altĂ©rer l’essence de l’individu. La faute de la sociĂ©tĂ© n’est pas la faute de l’homme essentiel, mais celle de l’homme en relation » Jean-Jacques Rousseau, l’obstacle et la transparence, Tel/Gallimard, p. 33.
   Dans tous ses ouvrages, Rousseau dĂ©veloppe la substance de cette thĂšse dont il a eu la rĂ©vĂ©lation dans l’épisode de l’illumination de Vincennes (octobre 1749. « Oh Monsieur, si j'avais jamais pu Ă©crire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clartĂ© j'aurais fait voir toutes les contradictions du systĂšme social, avec quelle force j'aurais exposĂ© tous les abus de nos institutions, avec quelle simplicitĂ© j'aurais dĂ©montrĂ© que l'homme est naturellement bon et que c'est par ces institution
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