Alexandre Zinoviev - Nous et l'Occident

Alexandre Zinoviev - Nous et l'Occident


Extrait

Quel système est-il le plus bureaucratique entre l'URSS et l'Occident ? La réponse va vous surprendre.

Les Soviétiques ont-ils une idée de la vie occidentale ? Idéalisent-ils quelque peu l’Occident ? En dépit de tout ce qui est disponible en Occident, ne troqueraient-ils pas leur mode de vie contre le mode de vie occidental ? S’ils viennent ici, serait-ce pour imposer à l’Occident leur mode de vie, pour forcer les Occidentaux à vivre comme des cochons, ou comme eux ? Comme en leur temps, les hordes de Gengis-Khan n'étaient pas du tout venues en Europe pour en prendre de la graine, mais pour imposer leur joug aux peuples européens ? Les Occidentaux restent insensibles à ce genre d’arguments. Et je m’incline à croire que cette imperméabilité est plutôt le résultat du phénomène « gros beefsteack » que celui de la naiveté. De quoi s’agit-il ?


Si le Soviétique mange des pommes de terre pourries, tandis que l’Occidental déguste un gros beefsteack bien frais, celui-ci se sent un être supérieur sous tous les rapports à l’égard du Soviétique. Quant à la faculté qu’ont les Soviétiques de se contenter d’un niveau de vie misérable, il la prend comme le signe d’un certain retard, d’un sous-développement. Il faut dire qu’il est effectivement difficile pour un Soviétique de vivre en Occident, et ce pour plusieurs raisons, dont j’en citerai deux, à titre d’exemples.

La bureaucratie occidentale

Le premier exemple concerne l’aspect juridico-bureaucratique de la vie sociale. En Union Soviétique, de ce point de vue, je menais pratiquement une existence insouciante. Il y avait un livret de travail sur le lieu de mon emploi, mais je l’aperçus seulement, pratiquement, après mon licenciement. Chez moi, je n'avais qu'un passeport. Et c’est tout. Aucune autre paperasse.

Tandis qu’en Occident, j’ai eu le temps en une seule année d’être noyé sous des montagnes de papiers qu’il faut. Alors que je hais toutes les formalités. Ici, c’est inévitable, car la société occidentale est une société de droit. Il faut s’y habituer dès son enfance. Un jour, j’ai reçu un gros paquet de papiers officiels. Je commence à les lire : je ne comprends rien. Je m’arme de dictionnaires : ce n’est pas mieux. En fait, il existe, outre la langue littéraire, un langage administratif que les habitants locaux comprennent eux-mêmes à grand-peine ou même ne comprennent pas du tout : eux peuvent se le permettre, car ils sont pratiquement habitués à tout faire correctement et sans même avoir à lire les papiers. Je me suis adressé à des connaissances parmi les habitants locaux et, grâce à leur aide, j’ai compris une seule chose : je devais payer, pour je ne sais quoi, une certaine somme d’argent. Je payai. Et je leur écrivis que je payerais volontiers le double pourvu qu’ils ne m’envoient pas des papiers aussi longs à lire. Après quoi je me mis à recevoir toutes les semaines des paquets de papiers de plus en plus gros. Maintenant je ne les lis pas. Je les dépose dans un sac (je crains de les jeter car si j’en avais un jour besoin ! ...). Et je me comporte selon un principe soviétique : s’ils ont besoin de quelque chose, ils viendront me trouver. Et puis avec un peu de chance, ça se passera bien !

L'arnaque comme modèle de société

Mon autre exemple concerne le problème du choix. Ici, l’on est constamment obligé de choisir parmi des éventails très larges et de faire preuve d’initiative, ce à quoi les Soviétiques ne sont pas habitués. Tout ceci entraîne un ensemble d’états d’âme fort douloureux, et particulièrement le sentiment de la responsabilité et celui du remords. Par exemple, j’entre dans un magasin. J’aperçois une chemise qui me plaît beaucoup. En tant que Soviétique, je suis habitué à saisir au vol un objet qui me tombe sous la main, craignant que cette occasion ne se représentera plus. J’achète donc cette chemise, je rentre chez moi, ravi de cet achat heureux. Cent mètres plus loin, j’aperçois la même chemise, quelque peu moins chère, dans la vitrine d’un autre magasin. Ma joie se trouve un peu ternie. Deux jours après, j’aperçois la même chemise, vendue deux fois moins cher. Ce qui me fait bien jurer. Et deux semaines après, au moment des soldes, qui sont ici monnaie courante, j’aperçois toujours les mêmes chemises presque dix fois moins chères que je n’avais payé la mienne. A présent, cette chemise, je ne peux plus la sentir. Et elle à demeure accrochée dans mon armoire comme un symbole de mon inadaptation à la vie occidentale.

Quant aux restaurants, j’éprouve une peur panique d’y entrer. Car on vous donne un menu portant des centaines de noms dont je n’ai jamais entendu parler. Un jour, j’avais faim et décidai de manger quelque chose de consistant. Je choisis un plat plutôt cher, naturellement. Cependant, on m’apporta une sorte de bouillie immangeable de la taille d’un pouce. De surcroît, on la vanta sur tous les tons, car soit disant, cette bouillie avait été particulièrement réussie cette fois-là.

Une autrefois, je voulus juste manger un morceau. Je me commandai quelque chose qui coûtait un prix modique. On m’apporta toutes sortes de mets en une telle quantité qu’il en aurait suffi pour nourrir au moins trois soldats soviétiques. Depuis, je n’ai retenu qu’un seul plat : l’escalope viennoise. J’en mange dans les restaurants de Paris, de Genève, de Stockholm, de Londres et d’autres villes. Et je regarde avec envie les Occidentaux qui savent quoi choisir et qui savent surtout ce qu’ils mangent au juste. 

La complexité occidentale et le coût de la simplicité soviétique

De façon générale, la position de chacun, la situation générale de chaque pays occidental, dépendent bien davantage de l’initiative humaine qu’en Union Soviétique. Par son mode de vie même, le Soviétique est libéré d’une masse de soucis et de responsabilités, dont est remplie la vie d’un Occidental. De ce point de vue, la vie en Union Soviétique est beaucoup plus facile. Il est vrai que les Soviétiques payent cette facilité d’un prix très élevé, à savoir qu’ils sont condamnés à un niveau de vie misérable (au regard du niveau de vie occidental) et qu’ils sont privés de beaucoup de libertés. Je l’avoue franchement, il m’arrive aussi d’être tenté de vivre à un niveau de vie un peu plus bas sous le rapport du confort et des libertés, mais avec un peu moins de soucis. De sorte que je comprends l’attirance psychologique qu’éprouvent beaucoup d’Occidentaux pour le mode de vie socialiste, malgré tous ses défauts qui ont été maintes fois mis à nu. Ils nourrissent l’espoir de pouvoir tromper les lois de la nature, à savoir qu’ils pourraient vivre sans souci, comme les Soviétiques, mais avec le niveau de vie et les libertés occidentaux. Il est vrai que les libertés, ils seraient peut-être prêts à y renoncer.


Un jour, je rentrais d’Italie, en traversant l’Autriche et l’Allemagne. Je discutais avec mon voisin de compartiment de ce fait étonnant pour un Soviétique : pouvoir voyager librement dans toutes sortes de pays. Ce voisin était un communiste français. Notez en passant tous les pays que je viens de mentionner ! Ce voisin donc m’assurait que le communisme d’Europe occidentale ne serait pas du tout comme celui de l’Union Soviétique. Les gens circuleraient aussi librement entre Londres et Paris que les Soviétiques le font entre Tambov et Riazan. Je lui répondis qu’il était possible qu’il en fût ainsi. Mais qu’en ce cas, Paris et Londres seraient ramenés aussi bas que Tambov et Riazan et que de la sorte, les voyages entre ces deux villes perdraient leur sens. Mon voisin me dit : la perte ne serait pas grande! J’eus plus d’une fois l’occasion de constater que toutes les libertés qui ont cours en Occident ne sont pas un élément nécessaire au bien-être des Occidentaux.


Récemment, en Suisse, un de mes lecteurs se plaignait du fait que chez les Occidentaux, le sens de la responsabilité pour les valeurs de la civilisation occidentale, s’était émoussé. A titre d’exemple, il me cite le cas d’un haut gradé de la défense suisse qui devint espion soviétique, uniquement par dépit personnel (on l’avait privé du grade ou du poste qu’il espérait). Que dans les pays occidentaux, les intérêts privés dominent, je le savais depuis mes années d’école. Mais que cela puisse prendre la forme d’une perte du sentiment de responsabilité des Occidentaux pour les valeurs et les destinées de la civilisation occidentale elle-même, je l’ai seulement découvert depuis que je me trouve ici. J’y vois la faiblesse principale de l’Occident dans son opposition au bloc soviétique et au communisme en général. Parmi les dizaines de conversations que j’ai pu avoir sur ce sujet, il n’arriva jamais à mes interlocuteurs occidentaux d’évoquer une lutte contre l’invasion venant de l’Est, d’évoquer les mesures qu’ils estimaient nécessaires pour résister. Ils ne parlaient que d’une chose : les chances qu’avait l’Occident de se sauver et de conserver un petit quelque chose de ses valeurs.

Seuls les émigrés soviétiques sont inquiets ; encore ne craignent-ils pas tant pour la civilisation occidentale que pour eux-mêmes : où pourront-ils émigrer si... Mais mieux vaut ne pas penser à ce « si ». Quelques-uns plaisantent : il faudra alors émigrer en Union Soviétique.

En Occident : travail acharné, la vie est chronométrée, même les vacances !

Je voudrais dire aussi quelques mots sur les relations entre les gens et leurs passe-temps. Les émigrés soviétiques se plaignent habituellement qu’en Occident tout le monde est toujours occupé, de sorte qu’on n’a pas le temps de bavarder comme il faut, entre quatre yeux. Bien sûr, c’est vrai. L’écrasante majorité des Occidentaux, y compris les capitalistes, les prostituées, les gangsters et les fonctionnaires, gagnent leur pain et leur haut niveau de vie par un travail acharné. Ici, tout le monde est occupé. Ici, tout est chronométré, y compris les vacances, les loisirs et les rencontres avec les amis. Ici, une occupation si habituelle en Union Soviétique, qui consiste à rencontrer des amis et à discuter de choses et d’autres des heures entières, sans se presser, est un luxe pur. On peut encore assister à ce genre de phénomène parmi la jeunesse estudiantine et en province.

C’est pourquoi beaucoup de mes lecteurs occidentaux ont pris mes descriptions des innombrables et interminables discussions entre mes personnages, non pas pour une image réelle, mais pour un procédé littéraire servant à exprimer des idées théoriques. Les Occidentaux n’ont tout simplement pas le temps de réfléchir pleinement aux problèmes sociaux, d’en discuter avec d’autres sans se presser et sans parti pris. De là vient un comportement social souvent irréfléchi, beaucoup de préjugés, de partis pris, d’engouements passagers. Les Soviétiques, eux, ont le temps de réfléchir à toutes sortes de choses, de discuter de tout, sans se presser, avec leurs collègues, voisins ou amis. Mais cela n’entraîne aucune conséquence pratique et ne se reflète pratiquement pas sur la situation et le comportement des uns et des autres. C’est un passe-temps qui est un but en soi et un résultat en soi. C’est un mode de vie. C’est pourquoi la nostalgie qu’ont les émigrés soviétiques de cette possibilité qu’ils avaient de flâner et bavarder avec un ami, sans but précis, est la nostalgie d’un élément essentiel du mode de vie soviétique : la pensée et les émotions collectives.

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