A Hongkong, le mouvement de protestation s’installe dans la durée

A Hongkong, le mouvement de protestation s’installe dans la durée

Brice Pedroletti
Alors que les anti-Pékin restent soudés, les fractures entre les deux camps atteignent les entreprises et déchirent les familles.


Les parapluies s’ouvrent pour faire paravent, des formes noires s’accroupissent et attaquent les trottoirs au burin. Pendant que des milliers de manifestants défilent, les frontliners, ceux du front, casqués, une cagoule enfoncée jusqu’aux yeux et un masque à gaz en bandoulière, les tibias et avant-bras couverts de protections, poussent une brouette de briques de l’autre côté du carrefour et en déversent le contenu sur le bitume. Le but ? Entraver la progression des camions de police quand ceux-ci décideront de « charger ».

Dans les manifestations à Hongkong, comme lors d’un récent week-end d’octobre sur la péninsule de Kowloon, les « logisticiens » préparent les évacuations, les habits de rechange ou montent des barricades. Les « éteigneurs » neutralisent les grenades lacrymogènes. Des combattants attaquent à distance les forces de l’ordre avec des projectiles et des lance-pierres, tandis que les « braves » occupent le terrain jusqu’au dernier moment. Et, enfin, les « magiciens du feu » lancent des cocktails Molotov pour protéger la fuite des autres.

Ils fonctionnent en petits groupes, communiquent par Telegram ou talkie-walkie – et se voient en justiciers des abus de la police, d’un gouvernement vu comme inféodé à la Chine, et de ceux qui agiraient au nom de celle-ci, comme les triades, accusées de plusieurs attaques contre des manifestants ou des figures du mouvement. « Oui, on viole les lois. Mais regardez comment la police se comporte. Quand ils arrêtent quelqu’un, ils le frappent. Leur violence est à un autre niveau », explique « Rain », un jeune d’une vingtaine d’années, qui surveille le démontage de barrières devant le nouvel opéra chinois, construit dans l’ouest de Kowloon.

Ils sont la fraction la plus médiatisée d’un mouvement de protestation qui continue de prendre toutes sortes de formes : des rassemblements pacifiques se tiennent plusieurs fois par semaine dans Hongkong, parallèlement à des affrontements dans la rue, alors que les autorisations de manifester sont désormais le plus souvent rejetées et qu’une loi d’urgence, proclamée le 4 octobre, interdit le port de masque. Malgré les gaz lacrymogènes, les Hongkongais montrent qu’ils sont prêts à « résister » dès qu’ils en ont l’occasion : lors d’Halloween, le 31 octobre, puis à travers les multiples rassemblements du week-end, dont plusieurs massifs et pacifiques, avec pour mot d’ordre « Hongkongers resist ! » (Hongkongais, résistez !).

« Dissolution » de la police

L’opposition parlementaire, le camp dit « pandémocrate », soutient les « cinq demandes » des manifestants – outre le retrait de la loi d’extradition, effectif depuis le 23 octobre, la tenue d’une commission d’enquête indépendante sur la police, l’amnistie pour les manifestants arrêtés, le retrait du qualitatif d’« émeutes » et l’élection au suffrage universel du chef de l’exécutif, désigné par Pékin.

« Nous ne sommes pas là pour contrôler les manifestants », explique le député Alvin Yeung, dirigeant du Civic Party et avocat de profession, quand on l’interroge sur les violences. « Il ne faut pas oublier que c’est un mouvement sans leader, organique. En tant que représentants élus, nous essayons de faciliter, de contribuer au mouvement. Bien sûr, on ne va pas aller lancer des cocktails Molotov. Mais il y a une division du travail. Il y a plusieurs fronts : certains sont dans la rue, mais d’autres derrière leur ordinateur, d’autres encore voyagent à l’étranger pour expliquer la situation, d’autres fournissent du matériel. » Alors que la rue a parlé, les réponses sont selon lui arrivées trop tard, et sont trop limitées : « Demander une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, ce n’est pas la lune. La balle est dans le camp du gouvernement. Ils doivent se rendre compte qu’ils sont en train de dresser contre eux toute une génération. »

Les affrontements continus avec la police découlent du rejet de cette exigence – qui est même, désormais, associée à une nouvelle, sa « dissolution ». Seul rempart d’une gouvernance excessivement rigide, la police est au cœur de la tempête : le centre de sondages rattaché à l’université chinoise de Hongkong a établi que la proportion de personnes interrogées estimant que les manifestants sont trop violents est passée de seulement 39,5 % en août et en septembre à 41 % pour la période particulièrement agitée du 8 au 14 octobre.

Or, « l’une des raisons de cette stabilité est que l’opinion a toujours considéré la police comme beaucoup plus violente et à l’origine d’abus » que ne l’étaient les manifestants, écrit son coordinateur, Francis Lee. En octobre, 69 % des personnes interrogées estimaient qu’elle avait « déployé une force excessive » – contre 72 % en septembre. Les Hongkongais se plaignent aussi que les policiers n’ont plus aucun matricule sur leur uniforme. « L’option suivie par la Chine est celle de l’Etat policier, c’est-à-dire renforcer le contrôle policier à Hongkong, en incitant à brutaliser les manifestants de manière aveugle, à les arrêter et les juger pour dissuader les gens de participer au mouvement », observe le politiste Brian Fong, de l’Université de l’Education.

Les entreprises pro-Pékin prises pour cibles

L’autre cible des jeunes radicaux, ce sont les sociétés accusées de collaborer avec le gouvernement, comme l’opérateur du métro, qui ferme les stations proches des manifestations et a maintenu, ces dernières semaines, un couvre-feu à 22 heures ; comme, aussi, l’agence de presse Xinhua, devenue la cible de casseurs, pour la première fois, le 2 novembre. Sont régulièrement attaquées les agences des grandes banques chinoises, les boutiques du fabricant de portables chinois Xiaomi, ou encore la chaîne de supérettes Best Mart 360 – accusée d’appartenir à des Hongkongais originaires du Fujian, connus pour leur soutien à Pékin. « On ne vole jamais, on n’oublie jamais, on ne pardonne jamais », lit-on sur la devanture saccagée de l’une d’entre elles.

Ces poussées de fièvre dominicales, qui font de la ville un décor de jeu vidéo, créent des tensions dans les bureaux quand les manifestants reprennent le travail – surtout si le supérieur hiérarchique appartient au camp opposé. « Mon patron est pro-gouvernemental, il pense que la police est dans son droit, qu’elle devrait même utiliser des balles réelles », dit « Zéro », un designer d’une vingtaine d’années. « Il est plus âgé, a gagné beaucoup d’argent et ne veut pas en perdre. Pour lui, c’est plus important que la démocratie. Alors on laisse tomber, on ne cherche pas à discuter. » « Zéro » est convaincu que la majorité des Hongkongais continue de soutenir le mouvement : « Notre devise, c’est que les manifestants pacifiques doivent comprendre ceux qui sont sur le front, quelles que soient leurs actions », avance-t-il.

Radicalisation des jeunes

Cette norme est l’une des forces de la « révolution de l’eau », comme la qualifie Brian Fong en référence à « Be water » (« Soyez de l’eau »), le mode d’action des manifestants inspiré de Bruce Lee : « La leçon des parapluies, il y a cinq ans, c’est qu’il ne faut pas se diviser. C’est un principe très largement partagé », dit-il. Nombre de cols blancs hongkongais favorables au mouvement estiment ainsi les violences actuelles « mesurées ». « L’autre force, c’est que le mouvement s’est doté d’un bon mécanisme de correction : les manifestants ont régulièrement débattu des abus de certains sur le forum LIHKG, et ont ajusté leur stratégie », dit-il. Ce fut le cas lors de l’occupation de l’aéroport, en septembre, ou encore de la destruction des feux de circulation. Ces deux caractéristiques expliquent, selon lui, la résilience du mouvement.

Pas loin d’un tiers des quelque 3 000 jeunes interpellés – et pour la plupart relâchés sous caution en attendant d’être jugés – ont 18 ans ou moins. C’est le cas des deux manifestants touchés par balle, un jeune de 18 ans, dans la poitrine, et un autre de 14 ans, à la jambe. C’est un lycéen de 18 ans qui a blessé au cou, avec un cutter, un policier, le 13 octobre.

La radicalisation des plus jeunes se fait souvent à l’insu de leur famille. Aaron, un « brave » de 16 ans à la voix fluette, armé d’une miniplanche à repasser, dit cacher son attirail sous son bureau chaque week-end quand il rentre des manifestations, en raison de ses rapports tendus avec ses parents qui, dit-il, soutiennent le gouvernement.

Familles déchirées

Alex, 17 ans, foulard sur le nez et un grand parapluie à la main, est conscient que ses parents, nés en Chine, d’un milieu modeste, désapprouvent son engagement. « J’ai un point de vue opposé au leur. Je ne leur dis pas ce que je fais, mais ils voient comment je m’habille. Ils me font des remarques désobligeantes, en me traitant de “cafard” [terme péjoratif désignant les manifestants], ils disent que je détruis l’harmonie sociale », confie-t-il. Quand ses parents lui ont supprimé son argent de poche, leurs relations se sont envenimées, et un médiateur de son école a dû intervenir. « Mes parents sont venus à Hongkong pour avoir des opportunités. Mais ils continuent de croire au parti communiste. Moi, je pense qu’on ne peut plus faire confiance à ce gouvernement », dit-il.

Ces conflits créent des complications dans les commissariats : « Nous avons des cas où les parents coopèrent immédiatement avec la police quand leur enfant est détenu, ce qui peut aller contre l’intérêt de celui-ci. D’autant plus que la police ne respecte pas toujours leur droit au silence et à un avocat, qu’il y a des cas de violences, de traitements médicaux différés », explique Angeline Chan, l’une des 170 avocats bénévoles qui se sont mis au service des manifestants arrêtés.

« Les jeunes sont comme les gardes rouges »

Les attaques contre des enseignes chinoises font ressortir des fractures générationnelles, mais aussi sociales. Les représentants des classes moins aisées, les petits commerçants, les restaurateurs, portent dessus un regard plus réprobateur, et se méfient des retombées concrètes – la chef de l’exécutif, Carrie Lam, ayant annoncé que l’économie se contracterait en 2019.

Beaucoup sont sensibles aux arguments des responsables politiques du DAB (Democratic Alliance for the Betterment and Progress of Hong Kong), le parti politique sous influence directe de Pékin, qui a la majorité au Parlement et dans les conseils municipaux. Son cofondateur et ex-président, Ip Kwok-him, aujourd’hui conseiller dans le cabinet de Carrie Lam, accuse les radicaux d’utiliser des méthodes de gangsters et en appelle, non sans ironie, à plus de « tolérance » et de « démocratie ».

M. Ip est connu pour son agitation lors des émeutes gauchistes de 1967, liées à la Révolution culturelle en Chine, les plus violentes qu’ait connues la colonie britannique (elles firent 51 morts). « J’ai participé à ce mouvement, mais j’ai toujours veillé à ne pas attaquer physiquement quelqu’un. Il y a des similarités, les jeunes sont comme les gardes rouges, ils ont perdu le contrôle », affirme-t-il au Monde. A Pékin, le Parti communiste chinois a promis, à l’issue du plénum du comité central, fin octobre, de renforcer « l’éducation patriotique » parmi la jeunesse hongkongaise – alors qu’elle ne cesse de s’ériger contre celle-ci. Lundi 4 novembre, les médias chinois appelaient, après les violences du week-end, à l’adoption d’une « ligne plus dure » à l’égard des manifestants. Le dialogue de sourds continue.


Le Monde - 4/11/2019