A Hongkong, l’arrestation du magnat de la presse d’opposition est vue comme une provocation

A Hongkong, l’arrestation du magnat de la presse d’opposition est vue comme une provocation

Florence de Changy


Jimmy Lai a été arrêté, chez lui, vendredi 28 février, pour avoir participé à une marche non autorisée en août dernier.
Jimmy Lai, le magnat des médias et fondateur du journal « Apple Daily », quitte le poste de police de Kowloon City, à Hongkong, le 28 février. ISAAC LAWRENCE / AFP

Trois figures du camp prodémocratie de Hongkong, dont le véhément militant milliardaire Jimmy Lai, ont été arrêtées, chez elles, au petit matin, vendredi 28 février, pour avoir participé à une marche non autorisée, le 31 août dernier, contre le projet de loi permettant les extraditions, notamment vers la Chine. La réforme, abandonnée depuis, a donné lieu à un mouvement de protestation d’une ampleur inédite depuis que la ville est retournée dans le giron chinois.

Jimmy Lai, 71 ans, a également été inculpé d’intimidation à l’égard d’un journaliste d’un titre du groupe de presse prochinois, Oriental Daily, avec lequel il avait eu une altercation verbale, le 4 juin 2017, lors de la commémoration de la révolte de Tiananmen.

Les trois hommes ont été relaxés sous caution, vendredi, en début d’après-midi, et devront se présenter à la cour le 5 mai. Les deux autres interpellés sont également des personnalités connues du combat démocratique. Lee Cheuk-yan, 62 ans, est un ancien syndicaliste, ex-député, fondateur du Parti travailliste et président du mouvement qui, depuis 1989, organise les veillées du 4 juin. Yeung Sum, 72 ans, est quant à lui un ancien député du Parti démocratique dont il fut également vice-président. Les trois hommes avaient défilé côte à côte pendant une partie de l’après-midi du samedi 31 août.

« Attaques ciblées »

Ces arrestations ont surpris et choqué. Elles arrivent à brûle-pourpoint, alors que Hongkong est encore aux prises avec l’épidémie de Covid-19 (94 cas et deux décès dans la ville), dont on redoute les conséquences sur des pans entiers de l’économie, et que le gouvernement semblait avoir fait un geste d’apaisement en annonçant lors du budget, cette semaine, une généreuse distribution générale de 10 000 dollars hongkongais (1 200 euros) à chaque résident majeur de la cité.

Amnesty International voit en ces arrestations des « attaques ciblées contre des voix prodémocratie à Hongkong ». Jimmy Lai est un prospère self-made-man qui s’est lancé dans le journalisme, en 1995, quand il a dû renoncer à sa marque de vêtements, Giordano, avec laquelle il avait fait fortune, mais dont la Chine bloquait le développement. Son groupe de presse, Next Digital, est ouvertement favorable à la démocratie et opposé au régime communiste. Il publie notamment le quotidien le plus lu de Hongkong, Apple Daily, en couleurs, savant mélange de politique et de ragots sur les célébrités locales dont une version en ligne payante a été lancée récemment.

M. Lai est l’un des bailleurs de fonds du Parti démocratique de Hongkong et est très proche de son fondateur, l’avocat Martin Lee, 82 ans. Catholique pratiquant, il est également ami de l’ancien évêque de Hongkong, le cardinal Zen, le plus farouche opposant au Parti communiste chinois de toute la curie romaine. En mai dernier, avant que les manifestations ne commencent, le patron de presse avait déclaré, lors d’une rare intervention publique, que la lutte contre la loi d’extradition serait « la dernière bataille » de Hongkong. Il avait également jugé« malfaisante » la chef de l’exécutif de la région administrative spéciale, Carrie Lam. Mais, plus que son franc-parler, c’est sans doute l’influence considérable de ses journaux qui lui valent l’hostilité féroce de Pékin.

Arrestations « scandaleuses »

« Pourquoi eux et pourquoi maintenant ? Cela n’a aucun sens », s’est indigné Martin Lee au sujet des arrestations. « Le mouvement de protestation se calmait, ce qui est une bonne chose. Les gens sont très inquiets du nouveau virus, d’autant que le gouvernement gère très mal la situation. Pourquoi réveiller l’hostilité de la population en ce moment ? », a demandé le vieux compagnon de route de Jimmy Lai.

« Les équipes au journal sont affligées et contrariées. Elles n’en reviennent pas que le gouvernement puisse faire un geste aussi stupide. C’est la cinquième fois que Jimmy est arrêté. C’est grotesque. Aucun de ces trois hommes ne présente le moindre danger pour Hongkong. Mais cela nous indique aussi clairement que le nouvel homme de Pékin à Hongkong [le nouveau directeur du bureau de liaison, Luo Huining] n’a aucune intention d’être conciliant » déclare au Monde l’Américain Mark Simon, bras droit de Jimmy Lai.

Le dernier gouverneur britannique de Hongkong, Chris Patten, cité par l’association britannique Hong Kong Watch, a jugé ces arrestations « scandaleuses ». Le département d’Etat américain a pour sa part appelé les autorités de la région administrative spéciale à « traiter ces cas de manière juste et transparente, en respect de la justice et des droits fondamentaux des Hongkongais de se réunir et de s’exprimer librement ». Au total, la police a arrêté plus de sept mille personnes pendant les huit mois de manifestations. Il va falloir des années à la justice pour traiter tous ces cas.

Le Monde – 29/02/2020