A Hongkong, la police face au peuple

A Hongkong, la police face au peuple

Florence de Changy


Autrefois adulés, les agents de la ville cristallisent désormais la haine des manifestants, qui réclament une commission d’enquête indépendante sur les violences policières.


Le torchon brûle entre les Hongkongais et leur police. La colère des habitants de la région administrative spéciale se cristallise désormais sur les forces de l’ordre – au moins autant que sur le gouvernement, qui a attendu trois mois de la pire crise qu’ait connue la cité depuis son retour dans le giron chinois pour enterrer un projet de loi permettant les extraditions, notamment vers la Chine. Les manifestants exigent à présent une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, que le gouvernement refuse.

Face aux agents, des protestataires que la presse ne qualifie plus de « pacifiques » : les éléments les plus radicaux érigent des barricades, lancent des cocktails Molotov, allument des feux et résistent aux charges à coups de barres métalliques. Plusieurs stations de métro ont été partiellement vandalisées. L’hostilité est telle qu’un déploiement de routine d’une petite unité peut suffire à déclencher, sinon des heurts, au moins une cascade d’insultes à l’égard des policiers : « Assassins », « parasites », « triades » (mafieux), « chiens » et autres injures épicées dont le cantonais regorge. Lors des face à face avec les manifestants, les policiers se voient également adresser des slogans comme : « Les hommes bien ne deviennent pas policiers ». De leur côté, les policiers traitent ouvertement les protestataires de « cafards », malgré plusieurs rappels à l’ordre de leurs supérieurs.

« Une insulte à leur serment »

Les réseaux sociaux et les médias locaux abondent de vidéos documentant des abus flagrants, y compris sur des passants, des secouristes, des journalistes, ou même des adolescents. « En ce moment, ils sont complètement fous, constate un ancien policier de 34 ans, qui a quitté la police pendant le « mouvement des parapluies » – trois mois d’occupation de grandes artères de la troisième place financière mondiale en 2014, pour réclamer l’élection des dirigeants politiques au suffrage universel. Ils ne contrôlent plus leurs émotions ni leurs armes. On nous apprend très clairement à éviter la tête avec les matraques, car cela peut tuer. Mais on dirait qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour blesser le suspect. La manière dont je les ai vus jeter un suspect au sol après lui avoir lié les mains dans le dos, en lui cassant même les poignets, c’est totalement contraire à ce que l’on apprend. Et c’est devenu routinier. Leur comportement est une insulte à leur serment. » Lui était déjà alarmé par la mentalité qui commençait à régner chez ses collègues. « Ils sont convaincus que leurs dérives ne seront jamais punies. Pékin et le gouvernement ne font que les encourager », ajoute-t-il.

Cette haine basique à l’encontre des manifestants, partagée d’après lui par près de 80 % de la force, n’a toutefois aucun fondement idéologique. « Ils ne sont pas particulièrement prochinois, pas du tout même. Ils sont généralement peu politisés, parce qu’assez peu instruits. Ils voient surtout ces manifestants comme des bons à rien qui sèment la pagaille, qui détruisent la réputation de Hongkong et les obligent à faire des heures supplémentaires », ajoute-t-il.

« La police doit répondre de ses abus »

Avec deux oncles et un cousin dans les rangs, il est d’une vraie « famille de policiers ». Il rappelle qu’un emploi de policier est convoité à Hongkong, car il offre un salaire relativement élevé, ainsi que des avantages en matière de logement ou de retraite.

« 12.6, 21.7, 31.8. Tout le monde connaît ces dates. Ce sont celles des trois pires actions commises par la police contre les Hongkongais », s’offusque Andy Se, manifestant de 28 ans, à nouveau dans la rue, en ce dimanche 8 septembre, pour dire et redire que « rien n’est réglé » et que « la police doit répondre de ses abus ».

Le 12 juin, en moins d’une heure, le quartier d’Admiralty est sens dessus dessous. Outre les gaz lacrymogènes et les gaz poivre, la police sort les redoutables bean bags (« sacs à pois »). Facteur aggravant : les policiers ne portent pas leur badge d’identification, une anomalie que le ministre de la sécurité, John Lee, justifiera ensuite par un « manque de place sur les uniformes ».

« Un nouveau degré d’indignation est franchi le 21 juillet », estime le député du Parti démocratique, Lam Cheuk-ting, avec l’attaque de manifestants par une horde de voyous en tee-shirt blanc, liés aux triades locales, dans la station de métro de Yuen Long. La police tarde à intervenir et rechigne à effectuer la moindre arrestation, sous des prétextes douteux. « Même ceux parmi les Hongkongais qui jusqu’alors n’avaient pas d’opinion sur l’attitude de la police ont constaté qu’il y avait un problème », estime le député, lui-même blessé dans ces affrontements, qui lui valurent dix-huit points de suture à la bouche.

Enfants de policiers humiliés à l’école

Le 31 août, l’opération a lieu dans une autre station de métro, Prince Edward. Les policiers sont notamment filmés matraquant des protestataires au sol. Les manifestants portent de plus en plus souvent des cache-œil ou de faux bandages à la tête, par solidarité avec les blessés.

Le divorce entre les Hongkongais et leur police est d’autant plus douloureux que cette dernière a longtemps été adulée. « Dans les années 1990, les policiers étaient nos héros. On les respectait, les jeunes les vénéraient pour leur bravoure », rappelle un avocat engagé dans l’assistance aux personnes arrêtées. C’est alors qu’elle gagna son appellation « Asia’s finest », autrement dit la référence et le modèle de toutes les polices du continent. Elle revenait pourtant de loin. Jusqu’au milieu des années 1970, la police de Hongkong était notoirement corrompue. Elle doit sa métamorphose au gouverneur britannique Murray MacLehose (1971-1982), grand réformateur, qui, en 1974, mit en place la commission indépendante anticorruption (ICAC), saluée à l’époque comme un retentissant succès.

Aujourd’hui, il n’y a plus que Pékin, le gouvernement de Hongkong et le ministre de la sécurité, John Lee, lui-même ancien policier, pour faire l’éloge de cette force. Ailleurs, c’est la haine, y compris dans les quartiers traditionnellement « bleus », progouvernement. Les agents et leurs familles s’en disent victimes. La presse s’est fait l’écho d’incidents lors desquels des enfants de policiers ont été humiliés à l’école, des briques ont été lancées dans les logements de fonction des familles. Des manifestants ont également interrompu des mariages de policiers avec des rites funéraires et les coordonnées personnelles de 1 600 agents ont été mises en ligne. Fin août, un policier de 45 ans qui rentrait chez lui a été poignardé par trois hommes masqués. Certains agents ont démissionné, l’une disant publiquement qu’elle ne supportait plus d’être traitée de « black cop » (mauvais flic), un autre affirmant qu’il refusait de « servir le diable ».

Le « héros » qui n’a pas tiré

En revanche, un policier qui avait pointé son revolver sur les manifestants a été qualifié de « héros » par les médias chinois, pour la maîtrise dont il fit preuve en ne tirant pas. Il a été invité à participer au grand défilé du 1er octobre, à Pékin, pour le 70e anniversaire de la République populaire de Chine.

« Objectivement, la police a réussi à maintenir l’ordre à Hongkong. La ville a continué de fonctionner à 99 % pendant tout l’été, à l’exception du blocus de l’aéroport pendant quarante-huit heures, et de stations de métro momentanément fermées. Avec plus de 30 000 hommes, la police a largement de quoi maîtriser la situation », temporise, confiant, un ancien haut gradé de la police de Hongkong, à la retraite depuis peu. Il admet que les bavures, largement exposées par les médias, sont inacceptables, mais il les explique par le rôle-clé que joue la police dans cette crise, faute de solution politique acceptable. « Le gouvernement n’a compté que sur la police pour gérer cette crise. Ce n’est pas normal, mais cela explique qu’il ne puisse à aucun prix s’en désolidariser. »

Un groupe constitué de quelques centaines de membres des familles de policiers, « Police Relatives Connection », a déjà défilé deux fois dans l’espoir de dédiaboliser la police, dans un esprit de réconciliation. Il souhaite que les torts soient reconnus des deux côtés, avec des slogans comme « La police n’est pas l’ennemie des Hongkongais ». Il est pour le moment dénigré tant par les syndicats de police que par les manifestants.

Le Monde -- 15/06/2019