A Hongkong, la jeunesse guidant le peuple

A Hongkong, la jeunesse guidant le peuple

Florence de Changy
Dans un territoire miné par les inégalités, les jeunes Hongkongais ressentaient un profond mal-être. En luttant ensemble pour préserver leurs libertés, ils ont découvert la fraternité. Une solidarité qui a gagné le reste de la population, comme le montrent les élections de district remportées par le camp anti-Pékin
Une chaîne humaine d’écolières en soutien aux manifestants, le 9 septembre. Lucien Leung / Riva Press


Vautrés entre un amas de caisses et quelques chaises dépareillées sur un trottoir du quartier populaire du port de pêche d’Aberdeen, au sud de l’île de Hongkong, un petit groupe d’hommes mûrs aux airs de caïds, en marcels, shorts et tongs, prend le frais par cette soirée encore chaude de novembre.

Ils regardent amusés « leurs jeunes » : masqués, habillés en noir de la tête aux pieds, des manifestants démontent méthodiquement les trottoirs, brique après brique. Des bâtons d’encens brûlent devant un petit temple taoïste. Plus loin, on entend résonner le son métallique de poubelles renversées pour renforcer les barricades de rue. Les taxis font demi-tour en soupirant, mais le quartier semble plutôt bienveillant.

Désordres

Ce n’est que « la troisième ou quatrième fois », selon les habitants, qu’Aberdeen participe aux désordres qui se sont répandus sur tout le territoire de Hongkong depuis le mois de juin. Après la mort du premier manifestant, le 8 novembre (dans des circonstances troubles qui alimentent le soupçon d’une bavure policière), le mouvement a appelé en ligne à des actions dans trente-cinq quartiers. La police antiémeutes est déjà sur place, mais elle hésite à s’engager dans cet étroit canyon d’immeubles…

Quand finalement la troupe s’élance, dans un bruit de bottes et de coups de matraque sur les boucliers, les jeunes détalent. Il ne reste que les « oncles » qui continuent de discuter en se grattant le ventre. Des fenêtres, obstruées par des barres chargées de linge, émanent quelques insultes anonymes, qui déclenchent autant de rires gras, et la « chute », tout aussi anonyme, de canettes vides non loin des policiers casqués.

Vandalisme politique

Il n’y a pas si longtemps, le policier hongkongais était l’archétype du rôle modèle, incarné par les plus grandes stars du cinéma local. Jeter un mégot de cigarettes ou écrire sur un mur pouvait coûter une amende sur-le-champ. Il a suffi de quelques mois pour que le policier devienne l’ennemi public numéro un aux yeux d’une partie importante de la population ; pour que l’inconduite et même le vandalisme se muent en affirmations politiques ; et que la jeunesse se dresse comme un seul homme, osant rêver de liberté. Ses nouveaux héros sont les yung mo pai, littéralement « le groupe courageux et armé », ceux qui osent se confronter aux forces de l’ordre.

Depuis l’échec du « mouvement des parapluies » de 2014 et les attaques récurrentes de Pékin sur les libertés civiles de l’ancienne colonie britannique, les jeunes Hongkongais semblaient pourtant avoir décidé de courber l’échine. Ils avaient repris, résignés, la routine exigeante du quotidien, métro-boulot et repas dans les cantines de rue, la plupart des logements étant trop petits pour y caser une cuisine digne de ce nom.

La « no hope generation », la « génération sans espoir », c’est ainsi que le professeur de sciences politiques à l’université chinoise de Hongkong (CUHK), Po-chung Chow, appelle ces jeunes qui n’ont pas connu la tutelle britannique (Hongkong est passée sous tutelle chinoise le 1er juillet 1997). Depuis 2014, ils ont compris que la Chine ne leur donnerait sans doute jamais la démocratie promise par la Basic Law (la loi fondamentale de Hongkong qui fait office de « mini-Constitution »). Ils rejettent désormais de manière viscérale le futur proposé par la « mère patrie ». D’autant qu’à la différence de la jeunesse chinoise, eux ne bénéficient guère de la prospérité économique.

Profond mal-être

Une double impasse, politique et socio-économique, à laquelle n’échappent pas les étudiants « qui représentent pourtant l’élite », s’alarme le professeur Chow. Ces jeunes sont les principaux artisans de la révolte qui secoue la région administrative spéciale depuis que les autorités ont tenté au printemps d’imposer une nouvelle loi d’extradition. Et ni la suspension du projet (dès le 15 juin), ni même son abandon (en octobre) n’ont permis d’apaiser leur colère. Car derrière cette retentissante aspiration à la liberté s’exprime aussi un profond mal-être.

« Si vous saviez à quel point nos conversations sont sinistres », nous confie avec un sourire triste « V », 27 ans, longue frange raide sur des lunettes rondes, qui préfère ne s’identifier que par l’initiale de son prénom. C’est elle qui a tourné le superbe clip du Glory to Hong Kong, un hymne vibrant composé pour le mouvement par un jeune compositeur partisan.

Cette nuit-là, elle retrouve « C », 29 ans, son coproducteur, et « S », 30 ans, le chef d’orchestre, dans un bar à nouilles aux néons tremblotant de Causeway Bay. « On parle principalement d’émigrer, oui, de quitter Hongkong. Et aussi de la difficulté à fonder une famille », ajoute « C ». Ils affirment tous les trois que leur vidéo (qui montre des musiciens et des choristes avec masques à gaz, gants, casques, etc.) a pour but premier de redonner du courage et de l’espoir aux jeunes.

« Franchement, l’inspiration nous vient de notre dépression et de notre tristesse collectives. Je suis convaincue que, depuis le 12 juin, la jeunesse de Hongkong est en PTSD [état de stress post-traumatique] », affirme « V », faisant référence au mercredi noir, au tout début du mouvement, quand la police a réprimé, avec une force qui a semblé totalement disproportionnée, les dizaines de milliers de manifestants, des jeunes pour la plupart. La violence de cette répression, trois jours seulement après la marche paisible du 9 juin qui avait réuni un million de personnes, a installé la défiance, voire la haine entre les deux camps.

Jonas Chan, 30 ans, qui a choisi un nom d’emprunt de peur d’être fiché par les autorités chinoises, a « mis un point d’honneur à démissionner le 9 juin ». Ce fut son premier acte de résistance face à un patron qui se vantait d’aller à des manifestations « bleues », pro-Chine et pro-police, alors qu’il ordonnait à ses employés de « rester neutres ».

Logements minuscules

Jonas était agent immobilier pour l’un des quatre groupes qui contrôlent, avec une cupidité sans limite, la majorité du marché résidentiel et commercial du territoire. En démissionnant, il a sacrifié son ambition d’atteindre le rang de manageur, dont il approchait pourtant. Un grade qui lui aurait permis d’emprunter, sur trente ans, de quoi acheter un petit logement.

Habiter chez soi est pour beaucoup un rêve inaccessible dans cette mégapole où le prix du mètre carré est environ trois fois supérieur à ce qui se pratique à Paris intra-muros. Quant aux loyers, ils comptent toujours parmi les plus chers du monde. La moitié de la population se considère donc chanceuse d’avoir accès aux logements subventionnés, peu importe leur surface minuscule : onze mètres carrés sont alloués par personne.

Nombre de jeunes couples, qui continuent de vivre séparément chez leurs parents respectifs, y compris après le mariage, ne peuvent se retrouver que dans des « love hotels ». « Certains de mes amis mettent juste la télé plus fort et s’enferment dans leur chambre. Tout le monde comprend. Mais si on peut, c’est sûr qu’on est plus tranquille dehors », explique Jonas.

Jonas a eu une enfance particulièrement difficile. Né dans une famille démunie, il a grandi dans la partie nord des nouveaux territoires, limitrophe de la Chine continentale, moins développée et moins riche que le reste de la région administrative spéciale. Après avoir vu le film La Mélodie du bonheur (1965) sa mère s’était mis en tête d’avoir douze enfants. Son père, journaliste pour des médias chinois, déserta le domicile conjugal à l’arrivée du cinquième. Il n’a donc pas besoin qu’on lui explique l’immense écart de richesse qui prévaut à Hongkong, le plus fort de toutes les économies développées.

« Les gens qui manifestent sont pour la plupart pauvres ou issus des classes moyennes. Leurs parents ne peuvent pas les aider à payer l’apport initial pour un appartement, même microscopique. Ils sont bien éduqués, mais ils savent qu’ils ne seront jamais assez riches pour s’acheter un logement. Ils n’ont pas grand-chose à perdre. Leur liberté est ce qu’ils ont de plus précieux. Ils ne la céderont pas à la Chine », estime le jeune Hongkongais.

Sentiment de liberté

Paradoxalement, c’est aussi « un nouveau sentiment de liberté » que leur a apporté le mouvement, observe le professeur Chow. Le chant Glory to Hong Kong en parle à chaque ligne et quand les jeunes l’entonnent ensemble, spontanément, dans un centre commercial ou dans un stade, ils vivent quelque chose de très nouveau pour eux. « C’est pour cela que j’ai baptisé ce mouvement « l’été de la liberté » »,précise Monsieur Chow devant un gobelet de thé, sur l’une des terrasses du campus de la CUHK qui domine le Tolo Harbour, quelques jours avant que « Chinese U » devienne la première université à subir un assaut de la police, une semaine avant la PolyU (l’université polytechnique de Hongkong).

Comme beaucoup de Hongkongais, Jonas Chan a mis sa vie entre parenthèses et son confort en péril pour ce mouvement dans lequel il a choisi de se plonger corps et âme. Dix à douze heures par jour, il est sur Lihkg (prononcer « lindeng »), la plate-forme d’échanges du mouvement, et sur Telegram, la messagerie cryptée que les manifestants utilisent pour communiquer.

« Nous sommes d’abord organisés de manière géographique, dans chaque district [le territoire de Hongkong est divisé en dix-huit districts]. Il y a aussi des sous-groupes en fonction de l’activité et de l’expertise, secouriste ou designer », explique Jason, un ancien policier qui a lui aussi rejoint le mouvement « à plein temps ». Sa vie a basculé un jour de 2014, quand, pendant une pause dans le mess des sous-officiers, ses collègues se sont enthousiasmés en voyant à la télévision des policiers matraquant la tête d’un jeune manifestant du « mouvement des parapluies ». « C’est totalement contraire à notre serment », rappelle-t-il.

Avec deux oncles et un cousin dans les rangs, il est lui-même issu d’une « famille de policiers », ce qui lui garantissait un certain confort (logement, retraite, etc.) et un salaire 20 à 30 % supérieur au marché, à qualifications égales. Mais, « à cause de [ses] valeurs occidentales », Jason a renoncé. Depuis deux semaines, il n’arrive plus à dormir. Le psychologue qu’il a consulté lui a conseillé d’éteindre ses écrans : téléphone, ordinateur et télévision. Impossible…

« A Hongkong, qui est un centre d’affaires, les citoyens sont avant tout des agents économiques. Ce mouvement leur a conféré un rôle différent et leur a fait découvrir des sentiments de fraternité et de solidarité nouveaux », souligne le professeur Chow. Jusqu’au printemps 2019, Jonas n’était qu’un « combattant du clavier »(keyboard fighter) « Je faisais des commentaires politiques sur de nombreux forums en ligne. » Mais, depuis le mouvement, il a un rôle de terrain. Il a même emprunté de l’argent à un oncle pour louer une voiture et s’est mis à la disposition des manifestants pour les raccompagner chez eux après les manifestations. Il s’est fait plus d’amis en quelques semaines que pendant le reste de sa vie « d’avant », qu’il trouve aujourd’hui terriblement fade.

Equipes clandestines

« Franchement, je ne me reconnais pas. Avant ce mouvement, je n’avais aucun intérêt pour les autres. Pour rien au monde, je n’aurais été infirmier, par exemple. Maintenant, je regarde les Hongkongais comme des gens qui partagent les mêmes problèmes et qui se battent ensemble. Mes amis sont pareils », nous déclare-t-il, fin novembre, quelques jours après avoir fait partie des équipes clandestines chargées de récupérer dix-sept étudiants de l’université PolyU qui s’étaient enfuis par les égouts (mardi 26 novembre, quelques manifestants irréductibles étaient encore retranchés dans le campus, toujours assiégé par la police).

Ce mouvement a vite su se trouver des codes d’appartenance, à commencer par un look aussi pratique que photogénique, qui a évolué : leur panoplie, toujours en noir, a peu à peu intégré des masques respiratoires sophistiqués, des lunettes de natation ou de chantier, des casques… pour répondre aux nouvelles armes de la police.

Les manifestants ont également mis au point un langage des signes très efficace pour réclamer à distance de l’eau saline, des parapluies ou des masques. Les informations remontent ainsi à toute vitesse sur des centaines de mètres et se traduisent par des actions que tout le monde comprend en même temps. Cette fluidité qui fait leur force est directement inspirée d’une devise de Bruce Lee : « Sois comme l’eau, mon ami ». Difficile, à Hongkong, de trouver plus fédérateur que le génie des arts martiaux.

Absence de hiérarchie

Le « mouvement a aussi su tirer les leçons de l’échec du « mouvement des parapluies » ». En 2014, un conflit interne autour de « la grande estrade », qui symbolisait la voix des chefs du mouvement, avait semé la zizanie parmi les aspirants au changement. Ce « syndrome de la grande estrade » est pour beaucoup dans l’absence de hiérarchie de cette rébellion acéphale.

Un refus du leadership qui a aussi ses revers : lorsqu’un opposant a été aspergé d’un liquide inflammable et transformé en torche humaine d’un coup de briquet par un manifestant en colère, début novembre, personne ne s’en est vraiment ému. Nul besoin de dénoncer ou d’approuver, il faut avancer. Cette attitude permet paradoxalement au mouvement de gérer ses nombreuses contradictions, à commencer par son attachement à la liberté d’expression, mais sa tolérance zéro à l’égard des critiques ou des contradicteurs.

« On n’est pas parfaits. Mais on apprend de nos erreurs et on ne cesse de s’autocorriger », nous déclare Andy Chan Ho-tin, fondateur du parti indépendantiste National Party, à présent interdit. Il ne faut pas se fier à sa chemise blanche, à sa raie sur le côté, à ses lunettes rectangulaires et à ses références à la Bible, Chan Ho-tin est l’un des plus radicaux de sa génération. Actuellement en liberté sous caution et soumis à un couvre-feu, il estime que le mouvement actuel est une prolongation de l’émeute dite « des boulettes de poisson ».

Beaucoup plus violente que le « mouvement des parapluies » de 2014, elle s’était déroulée dans le quartier de Mong Kok, en 2016. « A l’époque, nous avons été rejetés par la société pour notre approche violente face au gouvernement. Mais peu à peu, les Hongkongais comprennent que nous avions raison. Et, aujourd’hui, le manifestant moyen est au moins aussi radical que nous en 2016 ! » Il estime d’ailleurs que cette radicalisation est en cours de généralisation. « Cela va devenir comme en Irlande du Nord », prédit-il.

« Quand vous voyez un coiffeur de Yau Ma Tai [vieux quartier populaire du côté de Kowloon, la partie continentale du territoire] en train de préparer, la nuit, des cocktails Molotov dans ses bacs à shampooing, avec l’aide des voisins qui apportent qui des bouteilles en verre, qui du sucre, des briquets ou un bidon d’essence, vous savez qu’il se passe quelque chose de majeur à Hongkong », relève Chan Ho-tin.

Soutien populaire

En laissant exploser cette insolence insoupçonnée, la jeunesse de Hongkong a en effet emporté dans son élan une grande partie de la société, comme l’a montré le raz de marée en faveur des candidats de l’opposition aux élections locales, dimanche 24 novembre : ils ont raflé la majorité dans 17 des 18 conseils de district, avec un taux de participation record de 71 %. Ces résultats ont confirmé que, malgré ses excès et ses défauts, les Hongkongais soutenaient leur jeunesse et partageaient ses aspirations.

« Le mouvement est passé de la désobéissance civile à la désobéissance incivile »,estime la philosophe Candice Delmas. Le sens aigu du civisme de la population, qui a notamment conservé de son héritage britannique l’amour et le respect des files d’attente au cordeau, atteint d’ailleurs un paroxysme de contradiction dans certains actes de vandalisme.

Ainsi, lors de la mise à sac du Parlement, le Legco (pour Legislative Council), le 1er juillet, alors que des graffitis avaient été peinturlurés partout et que les portraits de ses présidents avaient été lacérés, les manifestants qui s’étaient servis dans la cafétéria avaient laissé l’argent correspondant à leur snack dans un panier. « Casser est un acte politique. Mais nous ne sommes pas des voleurs », revendiquait la petite note d’explication.

De même, après avoir détruit l’énorme vitrine d’une banque de Central, le quartier d’affaires historique, mi-novembre, les manifestants ont placardé des « Excuses pour le dérangement », adressées aux employés de la banque… Ce qui n’empêche pas les quartiers les plus chics de la ville de voir leurs murs et leurs façades barbouillés de slogans et de graffitis comme jamais auparavant.

Que quelques cols blancs, pendant une assemblée pacifique, mais illégale, se retroussent les manches de chemise pour placer un énorme palmier en pot au beau milieu d’une rue, afin d’empêcher l’éventuelle arrivée d’un camion de police, ne surprend plus grand monde… Autant dire que le mouvement a fait exploser les normes sociales hongkongaises.

Alors qu’il a pour le moment renoncé à chercher un emploi, Jonas est fatigué, frustré, mais plus déterminé que jamais. « Nous pouvons être fiers de ce mouvement et de la manière dont il a été mené jusqu’à présent. Il nous a donné des forces insoupçonnées, mais il nous a aussi prouvé qu’il n’y avait aucun espoir de compromis. Maintenant, on a de vraies raisons d’avoir peur. Et encore plus de raisons de rester unis. »

Cette solidarité, qui s’accompagne d’un nouveau sens des responsabilités vis-à-vis de son prochain, est pour beaucoup dans la longévité du mouvement. « Tous ceux qui se sont suicidés jusqu’à présent se sont excusés de nous laisser continuer le combat sans eux, confie « S », le chef d’orchestre. Nous n’avons pas le choix. Nous leur devons de continuer en leur nom. »

Le Monde - 29/11/2019