8 Novembre 2023

8 Novembre 2023

Romain Gressot

Regardez-ça.

8:45 - Hôtel

  • Je me réveille avec en-tête l'idée qu'aujourd'hui, je vais assister un cours de français pour une classe de très jeunes débutants.
  • Toute la chambre se réveille en même temps (sauf le jeune Andreï).
  • Je récupère en vitesse quelques photos de Paris, de mon école, et du Quai Branly que je transfers sur ma clef usb.
  • Je retrouve Olga en bas de chez moi. On est pile à l'heure. On monte dans un taxi. Elle n'est jamais allée dans l'école où nous nous rendons, une première pour elle aussi. On a même du mal à trouver l'entrée de l'école. Deux gamins en uniformes sortent de la porte par laquelle nous entrons.
  • Quand on arrive, une caméra professionnelle est déjà en train de tourner, l'objectif tourné sur Olga, moi, et les quelques membres du personnel de l'école qui nous accueillent. L'un d'entre eux, en costume et cravate, parle français. Tout le monde se présente, alors que la caméra tourne sur le côté.
  • Je me laisse guider. En fait, je suis "pris". Je ne peux que suivre où l'on m'emmène. Alors je joue le jeu. Je joue le diplomate en visite officielle. C'est un peu clownesque, en tout cas, dans mon esprit. Qu'est-ce qui se passe là? Qu'est-ce que je suis en train de faire? Qu'est-on en train de me faire faire? Bon, bah, vu où j'en suis, j'ai qu'a glisser sur la situation et garder un minimum de contenance. C'est comme si j'étais jeté dans un bobsleigh en haut de la piste pendant les des Jeux Olympiques hivernaux:"Attendez!! Les gars! J'suis un assistant! Je ne fais pas partie de l'équiiiii..." Trop tard! Lancé, le cul en vrac dans le bobsleigh, les spectateurs scrutent et encouragent la performance, qu'ils soient présents ou en retransmission télévisée. Alors, même si c'est la panique, faut assurer un minimum de show pour ne pas tout casser, et on discutera à l'arrivée!
  • À ce moment, je ne peux pas sortir mon carnet et faire l'anthropologue. L'heure est au spectacle.
  • Je dégaine mon "corps de bois". Je veux dire par là que je mime la position des hommes russes que j'ai pu observer en train de faire une présentation officielle (Télé, réseaux sociaux, et l'événement culturel russo-chinois auquel j'ai participé il y a quelque temps). C'est assez simple: Écarter les pieds à largeur d'épaules, se tenir bien droit, fier, les bras le long du corps, sans bouger, sans crispations, mais en un minimum de tension. Sans être caché derrière un pied de micro, ou un pupitre, rester là, encré dans le sol comme un pilier. Pour parler, il n'y a besoin que de la tête, éventuellement quelques discrets mouvements de mains.
  • Après être passé au vestiaire, on me fait monter vers les salles de classe.
  • J'ai cru comprendre que c'était une école où les élèves sont destinés à devenir policiers et gardes frontières.
  • J'arrive devant la première classe dont la porte est ouverte. Je vois que c'est une classe de jeunes enfants, tous en uniforme. On m'explique quelques trucs avant de franchir le pas de la porte, et c'est parti. Quand on passe la porte, tous les élèves sont debout et saluent à l'unisson. Et moi, je suis là, planté devant le tableau, essayant de retenir mon sourire béat gêné et de garder une face sérieuse et agréablement surprise. Alors que dans ma tête, je suis en train d'entamer un virage très serré dans mon bobsleigh. C'est une classe de mathématiques. Sur les mots de la professeure, une "commandante" de la classe donne des directives. La caméra est toujours là, et n'a rien perdu depuis tout à l'heure, même le trajet dans le couloir. Les élèves chantent. Et une jeune fille à tête blonde me demande si j'aime la Russie. Je réponds que j'aime la Russie, d'un Russe extrêmement rudimentaire. Puis je vais au fond de la classe pour une photo.
  • On se dirige vers la classe suivante. Les élèves sont plus vieux, en uniformes rouges. Ils chantent alors que je suis encore au tableau. Olga m'interprète tout ce qu'il y a à interpréter. Je crois que tout le monde est un peu gêné alors ça me rassure et me détend. Puis quand il est temps de prendre une photo, on s'agglutine tous dans une complicité joyeuse.
  • Dans les couloirs, on me montre les peintures faites aux murs représentant divers monuments qu'on peut retrouver dans la région.
  • Avant d'arriver au gymnase, je suis interviewé. Olga m'indique que je dois regarder le journaliste et non elle, ni la caméra. Je réponds à des questions concernant mon projet, ce que je pense de l'école, et de ce qui m'a surpris ici. Je crois que j'ai parlé de l'ordre qui règne ici, des peintures, et des uniformes. Puis on me demande si j'ai eu peur de venir en Russie. Je réponds que non, absolument pas, et que s'il y a un moment où il faut maintenir et créer des liens avec la Russie, c'est bien aujourd'hui.
  • On arrive dans un gymnase où un entraînement d'arts martiaux a lieu. Les jeunes ont des armures et des sabres en bois. Il est demandé à l'entraîneur de faire une photo, alors qu'il est en train de faire faire une sorte de manœuvre aux jeunes. On doit attendre la fin de celle-ci. Quelques secondes. On m'invite à me placer au milieu et une photo est faite. Sur celle-là, ça sourit moins. Je serre la main de l'entraîneur. Les mouvements que j'observais étaient souples, les sabres de bois étaient abattus sur le dessus de la tête, s'arrêtant à quelques centimètres du crâne.
  • Changement de salle. Cette fois-ci, je suis amené dans une salle avec une scène, et une grande partie des jeunes des classes que j'ai rencontré sont présent, assis dans l'audience. Je passe au milieu de tout ce beau monde en direction de la scène. Il doit y avoir entre cent et cent-cinquante personnes. J'échange quelques mots, quelques questions simples avec l'assemblée. Comment je m'appelle, quel âge j'ai, ai-je un chat, un chien... Et si je suis marié. Un peu gênés, les mots me viennent lentement et je souris béatement.
  • Puis je m'assois au premier rang, et différentes choses se passent. Une jeune fille monte sur scène et se met à chanter en français. Olga me dit qu'il s'agit d'une célèbre chanson française. Je ne la reconnais pas.
  • Une mini-pièce de théâtre est jouée en français.
  • Je me sens un peu plus à l'aise, même si je suis un peu malade et que je ne porte pas assez la voix.
  • L'homme qui m'a accueilli en costume monte sur scène à son tour et chante en français. Les paroles évoquent paix et espoir.
  • On m'invite de nouveau à venir, et on m'offre diverses choses. Des dessins (dont un superbe représentant un café parisien, fait au stylo-bille), des chocolats et un diplôme encadré.
  • La directrice de l'école fait un beau discours sur l'esprit d'ouverture et la nécessité de connaître d'autres langues.
  • Puis c'est tournée générale de photos. Je pause une fois avec tout le monde, et plusieurs fois avec de plus petits groupes.
  • Une fois le show terminé, on retourne au vestiaire, raccompagnés par la directrice et les personnes qui m'ont accueilli au début. Je montre mon passeport français au monsieur en cravate, qu'il était curieux de voir.
  • Olga et moi reprenons un taxi, et nous retournons en bas du bâtiment où on s'est retrouvé ce matin. Elle m'invite à revenir participer à une séance aujourd'hui, à 16:45, où on devrait parler littérature avec les élèves de quatrième année.

Vers midi - Hôtel

  • Je me fais cuire des pelmenis à la poêle et un morceau de viande.
  • Andreï le vieux est là. Il me demande un briquet, encore. Je décide de lui offrir pour en finir. Il me dit que j'ai l'air tendu. Il me reprend sur la façon dont j'ai nettoyé la poêle, alors qu'il n'y a rien. Rester courtois avec lui me demande de plus en plus d'effort.

14:45 - =

  • Olga m'envoie plein de photos de ce matin. C'est étrange de me voir en photo, et ma dégaine laisse à désirer, même si Olga soutient l'inverse.

15:10 - =

-Sieste.

17:00 - БГПУ

  • J'arrive dans la classe de quatrième année. J'y retrouve Artium.
  • On parle de littérature, de ce à quoi elle sert. Je compare la littérature à l'ethnologie. On parle d'un projet culturel au Maroc. Ainsi que de différents sujets. Bref, ça pratique la langue. Ça fait du bien de parler autant.

19:44 - =

  • Olga m'envoie la vidéo montée des images tournées ce matin. Ça va paraître dans un journal télévisé local.

Réflexion

  • Question de position sur le terrain: Que penseront les Français de cette vidéo? Pour moi, c'est positif. À mes yeux d'anthropologue, ça veut dire qu'on commence à m'assimiler, on me file un rôle. Et pas qu'on essaie de me manipuler le français contre son gré. Si on vient me chercher des noises pour ça, j'ai une explication valable de ma démarche, et libre à qui le veut de l'entendre ou non.



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