À Hong Kong, les Cassandre avaient raison

À Hong Kong, les Cassandre avaient raison

Katzuji Nakazawa


Il y a trente-six ans, lorsque Londres signait l’accord qui allait mener à la rétrocession de sa colonie à Pékin, des voix s’élevaient déjà pour demander des garanties sur les libertés des Hongkongais. La loi sur la sécurité nationale, imposée par la Chine le 30 juin dernier, confirme leurs craintes.
Le leader chinois Deng Xiaoping et la Première ministre britannique Margaret Thatcher à Pékin. Photo datée du 19 décembre 1984. Pierre-Antoine Donnet (AFP)


En décembre 1984, en visite à Hong Kong juste après la signature d’un accord avec le gouvernement chinois concernant la rétrocession de l’ancienne colonie britannique, Margaret Thatcher donne une conférence de presse au cours de laquelle une journaliste lui pose une question délicate : “Madame la Première ministre, il y a deux jours, vous avez signé un accord avec la Chine promettant de livrer 5 millions de personnes aux mains d’une dictature communiste”, commence Emily Lau.

S’agit-il d’une décision moralement défendable, ou est-il vrai qu’en matière de politique internationale on n’est jamais plus moral que ce que demande l’intérêt national ?”

Aujourd’hui âgée de 68 ans, Lau est une militante prodémocratie de premier plan. Il y a trente-six ans, elle affirmait ainsi qu’il était déraisonnable de rendre Hong Kong à une dictature sans offrir à ses habitants des protections suffisantes, par exemple la nationalité britannique.

La Dame de fer avait répondu que tout le monde à Hong Kong se félicitait de la déclaration conjointe avec les autorités chinoises, ajoutant sur un ton sec que la journaliste était peut-être “la seule exception”.

Margaret Thatcher assurait qu’il n’y aurait pas de problème car, quelles que fussent les pratiques politiques de la Chine communiste et son éventuel rejet de la démocratie, l’accord garantissait que le mode de vie des Hongkongais serait maintenu à moyen terme [“cinquante ans sans changement”, promettait la Chine, soit jusqu’en 2047]. C’était le début du principe “un pays, deux systèmes”. La jeune journaliste, elle, redoutait un scénario catastrophe.

Le combat pour la démocratie est un combat sans fin

Le mardi 30 juin 2020, ses craintes sont devenues réalité. Une nouvelle loi de sécurité nationale pour Hong Kong, qui sape les fondements du principe “un pays, deux systèmes”, a été promulguée à Pékin, passant outre le Conseil législatif (LegCo) de Hong Kong. Une heure à peine avant le 23e anniversaire de la rétrocession. Tout un symbole.

Quand elle est devenue présidente du Parti démocrate, Emily Lau a été surnommée “la Dame de fer de Hong Kong”. Par une fraîche journée d’hiver, à la mi-janvier, elle avait accordé un entretien au magazine Nikkei, auquel elle déclarait : “La liberté et la démocratie ne sont pas des cadeaux du ciel, nous devons nous battre pour les obtenir et pour les défendre.” Pour elle, c’est un combat continu.

Elle prononçait ces mots deux mois après la victoire écrasante du camp démocrate aux élections locales. Non loin de là, à Taïwan, la présidente sortante, Tsai Ing-wen, du Parti démocrate progressiste – et pro-indépendance –, venait d’être réélue avec une large majorité. Lau était pleine d’espoir. L’œil rivé sur les élections de septembre 2020 pour le renouvellement du LegCo, elle était convaincue que la participation des jeunes générations à la vie politique et aux élections pouvait être source de changements, pas seulement à Hong Kong mais dans le monde entier.

Crise du coronavirus et décret de Pékin

Puis, la situation a pris un tour inattendu. Quelques jours seulement après cet entretien, la ville chinoise de Wuhan, dans la province du Hubei, était placée en quarantaine à cause de l’épidémie de Covid-19. Par suite, le virus s’est propagé à l’étranger, bouleversant la vie politique, économique et sociale du monde entier.

C’est au milieu de ce chaos, le 28 mai, que l’Assemblée nationale du peuple (ANP) de Chine a adopté une résolution lançant le processus qui devait aboutir à la nouvelle loi sur la sécurité nationale pour Hong Kong. Cette loi a été votée et promulguée par le Comité permanent de l’ANP le mardi 30 juin.

La “sécurité nationale” est une notion très importante pour le président Xi Jinping. À l’automne 2013, la création d’une Commission pour la sécurité nationale avait été décidée lors d’une réunion clé du Parti communiste chinois (PCC). La commission a été formellement inaugurée au mois de janvier de l’année suivante.

Puis, le 1er juillet 2015, une nouvelle loi sur la sécurité nationale est promulguée en Chine. Elle exige l’obéissance aux politiques de sécurité nationale dans toute une série de secteurs : le gouvernement, les territoires, l’économie et Internet. La date du 1er juillet, jour anniversaire de la rétrocession de Hong Kong, semblait indiquer que l’ancienne colonie était également visée – ce que les habitants de Hong Kong n’ont pas forcément compris à l’époque.

La Dame de fer avait raison… celle de Hong Kong

Aujourd’hui la nouvelle loi sur la sécurité nationale, version 2020, met en place un Office de protection de la sécurité nationale sur le territoire, chargé de faire respecter la volonté du président Xi, et tant pis pour “le haut degré d’autonomie” promis à l’ancienne colonie.

Dans le cadre d’une répression à la chinoise, des incidents, comme la disparition d’éditeurs hongkongais en 2015, pourraient devenir normaux. Plusieurs personnes liées à une librairie connue pour publier des livres révélant des scandales impliquant Xi Jinping et d’autres dignitaires chinois avaient disparu les unes après les autres. On a découvert plus tard que ces cinq personnes avaient été enlevées et envoyées en Chine continentale par les autorités chinoises.

Avec l’adoption de cette nouvelle loi, ce genre d’“interpellation” pourrait devenir légal. La formulation de la loi présentée mardi montre que, dans certains cas graves, les suspects pourraient être extradés vers la Chine continentale et emprisonnés à vie.

La Dame de fer britannique est morte il y a sept ans, à l’âge de 87 ans. La déclaration conjointe qu’elle croyait approuvée et qui avait été saluée par tout le monde a globalement été enterrée par le pouvoir chinois en 2017. Ce texte, a alors déclaré un représentant du ministère chinois des Affaires étrangères, “n’a plus aucune signification réaliste”.

Margaret Thatcher avait tort, et Emily Lau avait raison.

Avec un peu de retard, le gouvernement britannique cherche désormais à étendre le traitement préférentiel qu’il accorde aux détenteurs hongkongais d’un passeport britannique d’outre-mer, en leur permettant de se rendre plus facilement au Royaume-Uni et en simplifiant les démarches pour devenir citoyens britanniques.

L’homologue de Margaret Thatcher lors de la signature de la déclaration conjointe sino-britannique était Zhao Ziyang, alors Premier ministre chinois. Ce réformateur éclairé est ensuite devenu le secrétaire général du PCC.

Cinq ans après l’affrontement entre les deux Dames de fer lors de cette conférence de presse historique, Pékin a montré au monde qu’il n’hésiterait pas à réprimer les manifestations pacifiques par la force militaire. C’est ce qu’il a fait le 4 juin 1989, sur la place Tian’anmen.

Zhao a été condamné par le parti pour ses sympathies à l’égard du mouvement étudiant et a été déchu de ses fonctions. Il est mort en 2005 après avoir passé de nombreuses années en résidence surveillée.

Depuis, pour exprimer l’inquiétude concernant l’avenir du principe “un pays, deux systèmes”, une manifestation est organisée chaque année le 4 juin dans le centre de Hong Kong. Du moins, c’était le cas jusqu’à l’année dernière, car le défilé de 2020 n’a pas été autorisé. Une manifestation pacifique a également été interdite par les autorités pour l’anniversaire du 1er juillet [et 370 manifestants ont été interpellés, dont une dizaine en vertu de la nouvelle loi sur la sécurité nationale].

Si Margaret Thatcher était encore en vie, que dirait-elle aux Chinois à propos de leur promesse ?


Katzuji Nakazawa, journaliste, ancien correspondant et chef du bureau de Pékin de Nikkei Asian Review.

https://asia.nikkei.com/Editor-s-Picks/China-up-close/Hong-Kong-Iron-Lady-s-nightmare-scenario-comes-true